Il y a bien longtemps de ça, une connaissance m’avait déjà dit, surement pour me rabaisser (c’était son genre) que je devrais essayer de moins penser. Que ça ne m’allait pas très bien! J’étais à l’âge où on le prend personnel ce genre de bébelles. Ayant passé cette époque depuis belle lurette, ce type d’insultes devrait avoir le même effet que l’eau sur le dos d’un canard.
Il m’arrive parfois de revisiter avec un œil critique certaines de ces doctrines, vérités ou valeurs apprises de la société.
L’une d’entre elles est que le cerveau est un muscle, qu’il faut essayer de renforcer. En faisant des exercices de tête. En pensant plus. Que dans la vie, il faut se forcer les méninges.
Mais aussi son contraire. Essayer de ne pas trop penser. D’arrêter ou du moins, modérer la cage à hamster tournant dans notre tête Pas toujours facile à suivre ces doctrines.
Moi, j’aime bien la deuxième option.
Mais même si je pense (hum) m’être beaucoup amélioré sur ce sujet au cours des années, il reste que des fois, j’en pense encore ben des affaires. Peut-être un peu trop.
De toute évidence, cet hiver, ça aura été le cas. Je me suis planté solidement avec mes pensées ou prophéties.
À la mi-février, après un mois et demi de camionnage vers Inuvik, au lendemain d’un retour de voyage, le tigre me donne un autre coup de fil de courtoisie : « Inuvik terminé! Ce sera Yellowknife sur les routes de glace. Tu pars demain. Clic! »
Ah ben là! Moi qui avais prédit cette run pour le reste de l’hiver. Malgré un départ rempli d’angoisse, j’avais finalement retrouvé mon aise sur cette route taillée pour les « misfits » des routes civilisées. Comme l’est d’ailleurs cette autre route de glace reliant Yellowknife aux mines de diamants à quatre cents kilomètres au nord.
C’est le type de chemins qui ne tolère pas de se faire embarquer sur le dos par d’autres camionneurs que ceux et celles ayant abandonné depuis longtemps le type de transport classique popularisé par les médias populaires.
Dire qu’après avoir un peu fantasmé à me dorloter les deux pieds sur la bavette du poêle, non seulement je n’éviterais pas une de ces deux routes, mais je me taperais les deux dans le même hiver. Je me suis donc résigné et me suis dit qu’en guise d’adieux cette année, je me payais la tournée des grands ducs.
Parce qu’il faut bien l’avouer, malgré leur dureté parfois impardonnable et les misères qu’elles peuvent engendrer, certains truckers croient dur comme fer que ces deux routes sont dotées d’une âme. Comme peut l’être Compostelle. Au cas qu’il y ait un peu de vrai, elles méritent bien d’être saluées avec le plus grand égard avant de tirer ma révérence.
Eh oui! Si tout se déroule comme prévu, ce sera pour moi un dernier tour. Enfin je l’espère. Quand on en est rendu à jaser avec les chemins, il est peut-être temps de s’éclipser.
Mais pour que ces hivers de repos loin des tracas de ces airs glacés et enneigés jusqu’aux oreilles soient bien mérités (dont l’une, justement, m’a gelée cet hiver après seulement vingt minutes), il me fallait d’abord aller y faire face à ces éléments. Après avoir rayé la Dempster de ma liste d’adieux, je devais me rendre à Yellowknife. Voyage de deux mille kilomètres à travers ces montagnes longeant ravins. Plusieurs nouveaux chauffeurs engagés par le tigre pour ce contrat seulement viennent de l’Est ou des Prairies. Ils capotent à s’arracher les cheveux sur la tête à rouler sur ce chemin insensé et tout glacé qu’est l’Alaska Highway. Les chemins de travers reliant le Yukon aux Territoires du Nord-Ouest ne sont guère mieux. Ils ne comprennent pas qu’on ne mette aucun abrasif sur ce chemin si dangereux.
Ce qui les horripile encore plus est notre réponse : « C’est comme ça ». Sans plus d’explications. Pour ces gens du Sud pour qui tout doit contenir une réponse logique où l’homme doit dominer les éléments, ils nous regardent comme si nous étions devenus des espèces de mutants nous métamorphosant tranquillement en lynx, carcajou ou quelque bestiole ne supportant plus vraiment les chaleurs du Sud et les densités humaines. Peut-être ont-ils un peu raison.
Cette année, ça s’est plutôt bien passé. Aucun ne s’est ramassé dans le ravin ou en dehors du chemin. Pas toujours comme ça. J’ai vu certaines années deux ou trois gars avoir fini leur saison avant même de l’avoir commencée. Et bien contents de s’en sauver aussi rapidement. Pas du tout comme ça qu’ils l’avaient imaginé cette aventure.
Finalement arrivé à destination, Chantale de la répartition m’apprit que le tigre ne m’avait pas inscrit. Quelle surprise! Donc, lui aussi avait assumé que je ferais toute la saison à Inuvik. Ça signifiait donc que le plus désagréable restait à venir. Dû à cette omission, je n’avais pas encore passé tous les tests et cours en ligne obligatoires pour ce genre de contrats. Peu importe que ça fasse une douzaine de fois que je repasse les mêmes cours encore et encore, la procédure est toujours aussi « gazante » pour ne pas dire autre chose.
Une chance qu’après tant d’années, j’aie fini par trouver une manière d’accélérer la procédure sans trop me casser les bonbons grâce à la caméra de mon téléphone. Je n’en dirai pas plus à moins, bien sûr, qu’une personne intéressée par les raccourcis de cours en ligne soit prête à me verser une compensation financière. Pendant que mes compagnons roulaient déjà gaiement sur les lacs gelés, j’étais attelé à mon ordinateur. Cette formalité m’a couté deux jours de production. Une fois cette tâche complétée, je pouvais à mon tour décoller vers ces étendues infinies qui meublent le bout du monde. Pour le premier jour, je ne forcerais pas trop. Je me suis rendu à Lockhart, le relais situé à mi-parcours. Là on peut manger, se doucher ou s’y arrêter pour la nuit. Ce que je fis. Vers les trois heures du matin, je fus réveillé par une vibration étrange du camion. Aussitôt levé pour vérifier de quoi il pouvait bien en retourner, ce ne fut pas long à me rendre compte que le moteur venait de s’arrêter suite à une panne de l’alternateur. Les batteries étaient mortes. Il faisait -43 oC. J’ai pas trainé pour mettre pantalons et chandails et aller à la répartition de Lockhart pour chercher un mécanicien. Ça a pris un autre deux jours avant de pouvoir repartir. À mon premier voyage. Quatre jours de perdu déjà. Exactement comme j’avais débuté Inuvik. Mais au moins, là encore, mon instinct m’avait bien guidé en me faisant arrêter à un endroit pour me chauffer au cas où. Cette fois-là, par contre, je m’en suis sorti sans pneumonie. Et comme à Inuvik, une fois réparé, la suite s’est déroulée normalement. À condition, bien entendu, de classer dans la catégorie déroulement normal, serpenter sur la glace comme des limaces à 25 ou 30 kilomètres l’heure vingt heures par jour sept jours par semaine pendant un mois et demi.
Y a pas à dire! Cette tournée des grands ducs, je la trouve un peu épuisante. Vivement des lacs avec de l’eau sans glace à se faire bercer par les flots, une ligne ou une rame à la main.
Les commentaires s'afficheront une fois que vous aurez atteint la fin de l'article.