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le Jeudi 26 mars 2026 7:35 Chroniques

Les deux pieds sur la bavette du poêle

  Photo : Yves Lafond
Photo : Yves Lafond

Les deux pieds sur la bavette du poêle, j’aspirais à la tranquillité que nos hivers peuvent nous offrir comme elles le faisaient du temps de nos aïeux. Je pensais bien qu’affronter ces blizzards dans ces températures extrêmes, c’en était terminé pour moi. J’étais plutôt à tenter de me remettre en selle afin de reprendre les projets abruptement cancellés avant les fêtes à cause d’un bouleversement familial. J’avais calculé que la période des fêtes utilisée à faire le vide total afin de m’adapter à cette nouvelle normalité était terminée. Il était maintenant temps de reprendre le collier.

Le téléphone a sonné. Numéro privé. « Allo? » Pas de retour de salutations à l’autre bout. Seulement une voix qui dit : « Tu as déjà le transport de propane jusqu’à Inuvik? »

« Euuuuhh, ouais. Pourquoi?? »

« Tu pars demain ». « La route est fermée, mais Inuvik est en train de manquer de gaz. Ils ne pourront plus se chauffer ». J’allume enfin : « Merde! C’est le tigre ».  Il reprend : « Le gouvernement va escorter les trucks de propane à travers le blizzard. Pas de restrictions sur les heures de conduite. C’est une urgence. J’envoie trois trucks. Vous partez demain. T’es mieux d’être là ». Clic.

Non, mais c’est quoi ce charabia? M e semblait que le nouveau contracteur chargé d’approvisionner la ville (qui, soit dit en passant, ne se chauffe qu’au propane), avait les choses bien en main. M e semblait, me semblait, mais là, on dirait ben que me semble pus.

Calvaire de calvaire. Que c’est que je fais? Je pourrais aller débouler l’escalier du balcon et me casser une jambe. Ou mieux : je vais aller rentrer dans un char de police et finir en prison sans rien me casser. Ah pis d’la schnouk! Le tigre m’a déjà fait des faveurs. C’ta mon tour. Pis, à part ça, faveur pas faveur, Inuvik a besoin. Faut y aller. Pis même pas le temps d’y penser longtemps. Je me lève, mets mes bottes pis ma capine, pis je m’en vas dans la shed glacée ramasser mes deux boîtes à highway. Tape, vaisselle, ustensiles, poêle, réfrigérateur, flashlight et tout le nécessaire minimum à une ride de truck dans la toundra. Mettant les boîtes dans mon véhicule avant d’aller prendre ma poche à vêtement de survie, je me demande si je ne suis pas en train de m’effondrer par le manque de courage qui me guidait dans le temps que je fonçais dans les blizzards sans penser. Ou était-ce l’inconscience? Probablement. Là, j’ai pu rien de tout ça. J’ai la chienne. Mais vaut mieux pas trop y penser parce que c’est ça qui risque de me faire oublier des trucs essentiels à ma survie. Parlant de ça. Mes outils. Il faut surtout pas les oublier. Ça pourrait faire la différence entre la vie et la mort. Bon! Là il va falloir que j’arrête de mettre la mort à tout bout de champ dans ma réflexion. Ce qui me titille un p’tit peu, c’est que comme par hasard, je jonglais à un thème pour une nouvelle histoire. Le héros ou l’héroïne irait sortir cet aventurier de sa tanière où il s’est retiré afin de l’aider à accomplir une mission pas encore déterminée. Mais la réussite de cette mission entrainera la mort du vieux bonhomme. J’aime pas trop trop avoir pensé à élaborer ce genre d’histoire juste avant l’appel du tigre. Finalement, pas trop tard en soirée, je pense avoir à peu près tout ramassé ce dont j’aurai besoin. Je me couche. Je dors mal. Je fais des bizarres de rêve que je fais bien d’oublier en m’ouvrant les yeux. J’arrive au garage. Une équipe de mécaniciens sur chacun des trois trucks. Des grosses machines. Trois différentiels. C’est au moins ça. Ça me rassure un peu. La Dempster demande du pouvoir. Le tigre est là. Y a de l’air nerveux. Pas son genre. Ça, ça me rassure pas. Mais pas le temps de m’en soucier. Vite, je commence à habiller mon truck des deux boîtes que j’ai emmené et de tout le reste. Finalement, vers la fin de l’après-midi, tout est prêt, je peux aller faire une petite épicerie. À mon retour, j’apprends que, finalement, c’est le fournisseur qui n’est pas prêt. Nous n’aurons que nos cargaisons au matin. On retourne dormir chez nous… Une dernière nuit. Merci, merci, merci.

Le lendemain matin, je pars pour le dépôt de propane. Nouveau truck. Aucune relation d’établie. Norme obligatoire dans ce monde particulier. Le conducteur et son camion doivent établir une relation afin de savoir s’ils peuvent se faire confiance l’un envers l’autre. On en n’est pas là encore. Après quelques ajustements ici et là, je suis prêt à amorcer la montée vers l’Arctique. Le courage qu’il me manquait hier est toujours manquant. Quand j’arrive à la jonction Klondike (Dempster et Klondike Highway) il est six heures trente pm. Trop de bonne heure pour m’arrêter pour la nuit et trop tard pour entamer la Dempster. Pour moi en tous cas. Je me sens seul. Je suis seul dans cette noirceur glacée. Pas âme qui vive. Pourtant, il n’y pas si longtemps encore, je m’enorgueillissais de me retrouver seul contre tous ces éléments inquiétants. C’est pu le cas. Après quelques années d’absence, il y aurait pu avoir meilleur moment pour me retremper dans ce bain arctique. Je repars. Je tente de me rappeler toutes les montagnes à gravir et à descendre avant Eagle Plains à trois cent soixante-onze kilomètres en avant. Je ne sais pas encore ce que mon joual a dans le ventre, mais on va le savoir bientôt. Je regarde le thermomètre : moins trente-huit. Je décide : Peu importe quelle heure il sera, je n’arrêterai pas avant Eagle Plains. Comme je le faisais avant. Dans ce temps-là, je m’arrêtais pour la nuit à tel ou tel endroit pour la nuit juste parce qu’à tel spot, les aurores sont les plus belles. Finis ces temps-là. La pensée de me retrouver au p’tit matin dans un truck frigorifié va me faire avancer jusqu’où il y aura de la chaleur à proximité, du signal et du café.

« Le conducteur et son camion doivent établir une relation afin de savoir s’ils peuvent se faire confiance l’un envers l’autre. »

Première montagne; les Tombstone. Ça va. Mon joual a du pouvoir en masse. Je la grimpe assez facilement. Puis les autres; Windy Hill-Oglivie-Horse Shoe-Fly camp, etc. Ça va, ça va. J’en manque pas une. On mettra pas de chaines à soir. Vers minuit, j’arrive enfin au nid de l’aigle. Juste deux ou trois trucks de parqués. Les lumières annonçant la fermeture de route à Hurricane Alley flashent. Évidemment.

Le relais est fermé. Je me fais un sandwich en vitesse et me cante tout de suite après. J’ai pas fini d’enlever mon pantalon qu’une alarme retontit. Je me rassis sur mon lit. J’aperçois les lumières rouge cadran des réservoirs à air clignoter. Bonyenne de bonyenne. Mes brakes ont gelé. À -38 oC, ce sont surement les réservoirs qui sont en train de geler. Ça va s’appeler alcool à partir du compresseur. Une bonne job. Ça peut et ça va attendre jusqu’au matin. Je réenlève mes culottes en me félicitant de m’être rendu jusqu’au relais.

Le lendemain, on s’habille comme il faut, on s’installe tranquillement, et… Rien pour l’instant. Les deux autres gars arrivés bien après moi ont débrété de quoi eux aussi. Plus mineures comme réparations, ils passeront avant moi. La situation a l’air vraiment désespérée à Inuvik. Ils ont commencé à fermer le chauffage de certains édifices publics. Je m’installe dehors pour travailler. Ça fonctionne pas. Mon air ne monte pas. Essaie une patente, en essaie une autre, rien ne fonctionne. Entretemps, un des trucks réussit à partir. Il part accompagné d’un grader, d’un pick-up et d’un gros truck pour l’escorter. C’est donc ben vrai qu’on a priorité. Quoi qu’il en soit, quand blizzard il y a, j’ai jamais vu des trucks qui aient réussi à passer.

Au bout de la journée, il faut bien admettre que je ne trouverai pas le bobo. J’appelle le tigre. Il enverra un mécanicien au matin. Fini pour moi aujourd’hui. Et pour à peu près tout le monde d’ailleurs. Je m’en vais dans le lobby de l’hôtel. Tout le monde est là. Et qui arrive? Le chauffeur du premier truck escorté par les gars de la maintenance de la route. Ils ont bloqué à mi-chemin. Ils ont dû laisser le truck là en laissant le moteur tourner. Ils n’y retourneront pas avant le lendemain. Stressant. Moi de mon côté, tandis que mes collègues échangent sur nos conditions exécrables, je commence à sentir des titillements dans mes poumons et ma gorge. Je me mets à tousser. Pis tousser et tousser. Ça arrête pas. Ça commencé comme ça. Après une semaine, J’avais toujours pas arrêté de tousser. Le mécanicien n’a jamais trouvé le trouble sur mon camion. Il a juste patenté de quoi pour que je puisse revenir jusqu’à Whitehorse de peine et de misère. Deux jours après mon retour, quand j’ai trouvé assez de force pour aller à l’hôpital, ils m’ont appris que je m’étais ramassé une pneumonie. Quel calvaire!

En tout cas, je pense ben savoir ce que je vais faire cet hiver, aussitôt revenu sur pied. Ça sera pas les deux pieds sur la bavette du poêle. Ça sera pas les routes de glace à Yellowknife non plus.

Tiens-toi bien, Inuvik.

J’arrive.

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