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le Jeudi 12 février 2026 7:39 Chroniques

C’était la destinée

La route Dempster qui se perd dans les flous embrumés.  — Photo: Yves Lafond
La route Dempster qui se perd dans les flous embrumés.
Photo: Yves Lafond

T’en rappelles-tu p’pa? Je suis certain que c’est le cas. Tu l’as emmené avec toi, ce souvenir-là.

Il faisait cru ce soir-là. Il faisait noir. Le ciel était lourd. Il l’avait été toute la journée. Un ciel normal de fin octobre à Edmonton. Ou d’à peu près de n’importe quelle ville du pays. Mais c’était un peu pire à cette station d’autobus. Il y avait ce froid triste. Empli d’angoisse. Imperceptible à la peau. Mais il givrait les âmes. Il étouffait les voix. Du moins celles qui étaient là. Celles des deux, trois chums m’ayant accompagné jusque-là. Mais n’est-ce pas tout le temps cet air-là qui règne dans les stations d’autobus, les gares ou les aéroports? Autour des départs en tous cas. Quoi qu’il en soit, ça semblait être exactement celui-là qui couvrait ton âme p’pa.

Je n’en voyais que le reflet dans tes yeux. Je n’arrivais pas à lire le message qu’ils envoyaient. Ces maudits yeux bleus perçants comme ceux d’un oiseau de proie. Jamais pu bien les lire, ces yeux-là. Mais ce soir-là en particulier, je voulais pas les lire. Je voulais pas savoir. Tout ce que j’aurais vu aurait été des reproches, j’en étais certain. Choisir de partir à ce temps de l’année vers le Grand Nord, d’où le vent arrive, cherchant plutôt à te pousser avec rugissement vers les terres chaudes du Sud, avait de quoi d’insensé. C’est tout ce que je pouvais voir dans tes yeux ce soir-là. Ou, peut-être qu’au contraire, ce n’était que le miroitement de mes yeux qui se reflétait dans les tiens. J’aimais mieux regarder ailleurs.

Tu étais arrivé quelques semaines plus tôt. Pour voir ton fils Ghislain; mon frère. Il s’était pété la gueule solidement dans un accident de bicycle à gaz. Il était bon pour se la péter la gueule celui-là. On avait craint pour sa vie pendant quelques jours. Mais depuis, à part un paquet de fractures simples réparties sur la moitié de son corps, il était hors de danger. Ma mère était venue pas longtemps avant, mais était repartie depuis. T’étais venu après.

T’étais pas arrivé en Ti-coune pour voir ton fils. Avoir entendu que l’Alberta regorgeait de gibier, tu n’avais pu t’empêcher d’emmener ta carabine. Qu’à cela ne tienne, on était allé à la ferme de nos amis à Mayerthorpe. C’est là que je restais la plupart du temps devenant de plus en plus allergique à Edmonton. T’avais frappé le plus gros buck de ta vie. T’étais tellement content.

Pis après, on était allé visiter des fermes des alentours. Tu cherchais à t’informer par l’entremise de nos traductions des conditions de production des entrepreneurs laitiers. Même si tu ne comprenais pas un mot de ce qu’ils disaient, tu pataugeais comme un poisson dans l’eau dans ce milieu agricole où tu te reconnaissais.

Pis, mal à l’aise, je t’ai annoncé l’inévitable. Poussé par une force incompréhensible, je devais partir vers le Yukon. Même si ça signifiait falloir avancer à contrevent qui lui cherchait à me pousser dans l’autre direction. Comme il le faisait pour les outardes et les canards. Ça n’avait aucun bon sens. Enfin, c’est ce que j’aurais dit à n’importe qui. C’est ce que je croyais voir dans tes yeux.

Quelques années plus tard, quand tu m’as parlé de cette soirée, j’ai compris que je m’étais trompé. Ce n’était pas des reproches que je voyais dans tes yeux. C’était de la tristesse. Toi aussi, tu m’avais mal lu. Tu avais cru que je partais vers ces terres étranges par désespoir. Que la vie me poussait au bout de la terre parce qu’il ne me restait plus aucune autre porte de sortie.

Ce n’était pas le cas. Ce n’était pas la vie qui me poussait. C’était la destinée qui me tirait.

Même si ni toi ni moi ne le savions, même s’il y avait quand même cette petite voix qui me parlait, c’était ma destinée qui embarquerait avec moi dans ce bus-là.

Tout ce que tu voulais, c’était me reprendre sous ton aile et me ramener au bercail comme quand j’étais petit. Tu ne l’as pas fait. Tu n’as même pas essayé de me convaincre. Plus tard, tu as compris. Tu t’es félicité de ne pas avoir tenté de m’arrêter. Je t’en remercie.

Parce que ce soir-là, j’ai suivi mes pieds au lieu de suivre ma tête. Ils m’ont conduit à ma destinée.

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