Me retournant une dernière fois en direction du village avant qu’il ne disparaisse définitivement derrière le prochain méandre, sur la plage, déjà à bonne distance, deux silhouettes. Elles sont trop loin pour les identifier. Mais pas besoin de me faire un dessin. Je sais bien de qui il s’agit. Je crains d’avoir été repéré. Je prends la décision de naviguer toute la nuit et ne m’arrêter qu’une fois rendu loin, très loin.
C’était le matin, ou du moins, je crois. À paqueter mes choses en toute hâte, j’ai oublié ma montre. Alors que le soleil, sa levée amorcée depuis plusieurs heures, est déjà juché haut dans le ciel, je réalise que je me suis assoupi en dérivant pendant plusieurs heures. Dur à dire. J’ai perdu la notion du temps. Tout ce que je sais, c’est que le soleil, à mon réveil, aveuglait et ne faisait plus d’ombre. Bien courbaturé par la position inconfortable où j’avais dormi, je décidai de m’accoster sur la plage avoisinante, jugeant imprudent de me délier les muscles dans cette embarcation branlante. Je ne suis pas resté longtemps à marcher sur la plage. Les craintes de la veille revinrent me hanter encore plus fort alors que je me remémorais ce qui m’avait emmené ici. Je me dis que, si les deux types de la berge étaient ceux à qui je pensais et qu’ils m’avaient reconnu, il leur serait facile de trouver une embarcation à moteur, avec les moyens dont ils disposaient, et m’auraient rejoint en moins de deux si je ne me poussais pas au plus sacrant. Aussitôt reparti, après avoir fouillé dans mes sacs, je trouvai de la nourriture que je pouvais manger telle quelle. Comme je grignotais, un flot de remords vint m’envahir. Pourquoi n’avais-je pas insisté pour me procurer un bateau avec un puissant moteur? J’en avais les moyens moi aussi. D’autant plus qu’ils me semblent plus faciles à diriger. La lutte serait plus égale. Je naviguai en regardant constamment en arrière, les oreilles dans le crin à l’affût du moindre bruit de moteur. Je réalisai du même coup que cette rivière sinueuse, où le son d’un moteur pouvait être étouffé par les accidents du terrain et les méandres du cours d’eau, posait ses propres risques. Je pouvais me faire prendre par surprise. Si, comme par magie à la sortie d’un détour, un bateau surgissait tout juste derrière moi, je ne pourrais rien tenter pour m’échapper.
Pourquoi aussi m’étais-je laissé convaincre de me sauver par la rivière? Maintenant que j’y songeais, tout ça n’avait aucun sens. Si les deux brutes me retrouvaient dans ces parages, il leur serait facile ici, au milieu de nulle part, de me faire disparaître sans laisser de trace. Alors qu’une rencontre en ville, au milieu d’une foule, les rendrait plus circonspects.
Plus j’y pensais, plus je m’en voulais. Mes connaissances en habitat urbain étaient beaucoup plus vastes qu’en pleine nature sauvage. Un bookie prendrait ces critères en compte avant de donner une cote à mes chances de survie. Selon mes évaluations du moment, elles étaient d’à un contre cent. Pas un bon deal. J’aurais donné tout ce que j’avais pour ne pas avoir à miser sur ce pari fou.
Mais maintenant, impossible de rebrousser chemin. Le courant était trop fort. Encore une fois : pourquoi un canot au lieu d’un bateau? Que de mauvaises décisions. Tout était contre moi. Ce n’est qu’après plusieurs heures de réflexion que les véritables raisons de me trouver dans ce canot ici et maintenant me revinrent à l’esprit. Je payais le prix pour avoir emprunté des chemins tout croches pour arriver à mes fins. Croches comme cette rivière. Ce sont ces choix-là, et pas d’autres, qui m’avaient mené ici, où je finirais probablement mes jours, assassiné ou dévoré par un ours, et achevé par les corbeaux. Ou je finirais peut-être noyé ou mort de faim. Ce n’étaient pas les choix qui manquaient. Je ne croyais plus à mes chances de survie. J’avais péché par orgueil, par appât du gain et par égoïsme. Je devais en payer de ma vie.
J’ai commencé à me demander si je n’étais pas mieux de décider moi-même de ma propre fin au lieu de laisser le coquin de sort choisir à ma place. Puis, devant cette éventualité, probablement grâce à mon instinct de survie, j’orientai ma pensée vers ma nature profonde. Un contre cent la cote? Si je gagne, ça me fait toute une cagnotte. C’est mal parti, la cote est contre moi, mais j’ai une chance. Une seule. Une contre cent. Je dois faire tout en mon pouvoir pour ne pas la gaspiller. Si je réussis, je gagne ma vie. Si je perds, c’est que j’avais déjà perdu dès le départ. Je n’aurai rien à me reprocher, parce que j’aurai tout tenté. On verra en haut. C’est ce que je dirai : « J’ai tout tenté. »
Ce texte est extrait du deuxième livre d’Yves Lafond : L’homme blanc un peu fou.
Yves explique : « Pour vous la faire courte, l’histoire commence à bord d’un train traversant le pays au début des années 1980 pendant une grande crise financière. Un journaliste économique en route vers le Yukon pour y faire des reportages sur l’or ayant atteint des sommets jamais égalés, rencontre un jeune homme qui lui racontera son parcours nébuleux l’ayant forcé à fuir jusqu’au bout de la terre où le temps s’est déréglé. C’est un road trip à travers le pays et le temps, sur rails, routes et cours d’eau menant jusqu’aux confins du Yukon.
En attendant d’avoir le livre entre les mains, j’ai pensé vous partager quelques extraits qui, je l’espère, vous plairont et attiseront votre curiosité. »
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