Il y en a pour qui leur destinée semble toute tracée, et ce, depuis leurs tout premiers pas. Peu importe qu’ils se dirigent vers le bien ou vers le mal. Les gens nés sous cette étoile iront leur chemin pendant toute une vie en suivant des traces en apparence dessinées juste pour eux. Tout en allant de l’avant sans s’enfarger dans les grandes questions, ils apprendront tout de même de grandes vérités.
Pour d’autres, le parcours sera plus confus. Ils semblent voués à se compliquer l’existence en empruntant une multitude de chemins insensés. Des chemins de traverse, bourrés d’obstacles parfois périlleux, pour finir par ne découvrir que de banales pseudo-vérités.
C’est mon cas. Mais aussi et surtout celui de cet homme rencontré il y a fort longtemps lors d’un voyage mémorable. J’ai pris une éternité à en apprécier toute la portée. Et pour tout dire, je suis encore sous l’impression de n’avoir absorbé qu’une partie de son histoire, encore aujourd’hui.
J’ai rencontré ce type au début des années 80 lors d’un voyage en train vers le Grand Nord canadien.
L’économie, comme happée par un tsunami, s’était effondrée pendant cette période de manière catastrophique, en faisant exploser les taux d’intérêt. À la suite de ce tour de passe-passe, l’or, en tant que valeur refuge, avait connu une flambée des prix sans précédent.
Jeune journaliste à l’époque, j’avais toujours été fasciné par ces histoires extravagantes de chercheurs d’or de légende du temps du Klondike.
Je me demandais si, en ces temps modernes fatals à tout romantisme, il subsistait encore, au Yukon, des aventuriers de cette race prête à tout pour avoir la chance d’extraire des entrailles de la Terre ce métal précieux. J’étais curieux aussi de vérifier s’il était vrai que le seul miroitement de son reflet suffisait à frapper d’une fièvre incurable de cupidité même les esprits plus rationnels et désintéressés. J’avais réussi à convaincre mon patron, éditeur d’une revue mensuelle d’actualité financière, de m’assigner ce voyage. Je lui avais promis au moins une douzaine d’histoires à faire rêver ses lecteurs pendant un an. Ils étaient aussi avides de bonnes histoires que de dollars.
Pour me tremper dès le départ dans cette atmosphère de ruée vers l’or, comme en 1898, qui inspira de grands auteurs de l’époque, de Jack London à Charlie Chaplin, j’ai pris un billet de train. Je comptais voyager ainsi de Montréal jusqu’à Edmonton, où je louerais un camion pour parcourir la deuxième moitié du périple vers Dawson.
J’ai pris le train un mardi matin. Centre-ville de Montréal, gare Bonaventure. Nous sommes arrivés à Toronto en milieu d’après-midi. Ça grouillait de gens préoccupés par leurs affaires quotidiennes sûrement très importantes, mais importantes pour eux seuls. Il me pressait de laisser derrière moi, sur les rails infinis de ce chemin de fer, le tumulte de ces vies urbaines. Assis tout seul au bar de cette gare, attendant le départ du soir, je me voyais déjà, une assiette de prospecteur dans les mains, sur la grève de la rivière Klondike, à trier ces scintillantes petites pépites.
Bien qu’encore à des milliers de kilomètres de ces cours d’eau féériques, je sirotais du Jack Daniel’s pour me donner une contenance, comme pour tenter de ressembler à ces aventuriers irréductibles et barbus. La fièvre de l’or commençait-elle déjà à me saisir? Peut-être était-ce moi qui la saisirais à bras-le-corps. Vers les onze heures du soir, soit une heure après le départ, je me suis dirigé vers ma chambrette, l’esprit un peu embrumé par tous ces verres de bourbon enfilés pendant l’après-midi. Au grincement des roues sur les rails, dans le tangage du wagon berçant mon lit, je me suis endormi comme un bébé dans la nuit ontarienne.
Au matin, à mon réveil, je suis resté étendu dans mon lit sortant du mur comme un tiroir à la hauteur de la fenêtre. J’ai pu faire ainsi la grasse matinée en admirant le paysage forestier défilant le long de la voie ferrée. D’après la densité de cette forêt, j’estimais que nous devions être rendus quelque part dans le nord de l’Ontario. Les grands centres étaient définitivement derrière nous. Je trouvais fort agréable de pouvoir dormir, puis me prélasser, hors du temps, tout en parcourant des milles et des milles comme sur un tapis roulant.
J’en conclus dès lors que le train s’avérait une plaisante manière de voyager.
Puis, l’envie pressante d’un bon café se fit sentir. Une fois habillé, en marchant dans le couloir vers le wagon-restaurant, je me suis amusé à me demander si, lors de ce voyage, je serais témoin d’un meurtre à la Agatha Christie, où s’improviserait quelque Hercule Poirot nordique disposant de quelques jours seulement pour démasquer le coupable. Vu l’heure tardive de l’avant-midi, le wagon-restaurant était presque vide. Je ne m’y attardai pas trop longtemps.
Je ne voulais pas importuner le personnel qui s’affairait à préparer la salle à dîner pour le midi. Je me suis contenté donc d’une visite sommaire des lieux. Tout avait l’apparence d’un train classique, comme on en voit au cinéma. Le wagon-restaurant, d’une propreté impeccable, ornait ses tables de nappes blanches et d’un délicat bouquet de fleurs. Après avoir traversé trois wagons-lits composés de couchettes cachées par d’épais rideaux noirs, on arrivait au wagon-bar. Celui-ci était meublé de quatre ou cinq longues banquettes en forme de fer à cheval et recouvertes de cuir rouge. Un barman à chemise blanche et nœud papillon noir assurait le service et me servit mon deuxième café. À l’avant de ce wagon se trouvaient deux wagons de deuxième classe munis de sièges libellés Super Confort. Ce ne sont en réalité que des sièges confortables, certes, mais qui font aussi office de lit la nuit venue. À se demander si, après trois ou quatre jours et nuits sur le même siège, le voyageur leur accordera toujours leur titre de Super Confort.
Quand vint l’heure du lunch, le maître d’hôtel, fort poli, m’assigna une table déjà occupée par trois autres passagers solitaires qui ne se connaissaient ni d’Ève ni d’Adam. La seule chaise libre, où je pris place, était orientée vers l’arrière du train.
Ce qui est bien avec les voyages en train, pour une personne sociable, c’est la quantité d’occasions d’engager une conversation avec des inconnus. Les circonstances rendant la fuite impossible, ils auront de la difficulté à vous éviter ou vous ignorer.
À ceux et celles qui me lisent parfois, il me fait plaisir d’annoncer qu’à la mi-novembre, sortira mon deuxième livre : L’homme blanc un peu fou.
Pour vous la faire courte, l’histoire commence à bord d’un train traversant le pays au début des années 80 pendant une grande crise financière. Un journaliste économique en route vers le Yukon pour y faire des reportages sur l’or ayant atteint des sommets jamais égalés, rencontre un jeune homme qui lui racontera son parcours nébuleux l’ayant forcé à fuir jusqu’au bout de la terre où le temps s’est déréglé. C’est un road trip à travers le pays et le temps, sur rails, routes et cours d’eau menant jusqu’aux confins du Yukon.
En attendant d’avoir le livre entre les mains, j’ai pensé vous partager quelques extraits qui, je l’espère, vous plairont et attiseront votre curiosité.
Les commentaires s'afficheront une fois que vous aurez atteint la fin de l'article.