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le Jeudi 23 octobre 2025 7:44 Chroniques

Ce n’était pas le train qui a sifflé ce jour-là

  Photo : Adobe
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Ça fait longtemps. Très longtemps. Et pourtant. Chaque fois qu’il y pense, dans sa tête comme dans son cœur, remonte la même douleur.

Au milieu de cette petite ville, il y avait cette station d’autobus. C’était un dimanche. Le soleil bien loin et bien haut, brillait comme il se doit de faire. Il saupoudrait de tendres pastels les quelques minces vapeurs de nuages trainant ici et là, comme seul un ciel de Saskatchewan sait le faire.

Mais, dans l’air, flottait ce voile de mélancolie que la lumière du jour n’arrivait pas à faire disparaître. Comme seul un dimanche sait le faire. Pour lui, et ce depuis son enfance, la sérénité à quoi l’entièreté de cette journée devrait être consacrée avait presque toujours été voilée par un vague à l’âme malaisant.

Ça, c’était pour les dimanches ordinaires. Mais celui-là! Il était insupportable.

Il y avait des gens pour qui ça semblait différent. Ils ne se préoccupaient pas des couleurs ornant les cieux. Billet en main, ils s’affairaient plutôt à s’assurer être à la bonne porte. Ils se déplaçaient au milieu d’autres, nonchalants, ne semblant jamais être achalés par rien. Ils étaient assis à ne rien faire sur ces chaises soudées en rangées entre le snack-bar et la baie vitrée exposant les autobus avec fierté. Parce que, flâner là valait autant que flâner ailleurs.

Sur d’autres visages encore s’exprimait l’excitation des grands départs. Leurs mines étaient enjouées par l’exaltation de leur prochaine destination.

Malheureusement, il y en avait aussi qui ne le voyaient pas ainsi. Les quais n’étaient pas pour eux synonymes de joie. Les stations d’autobus, de trains ou les aéroports ne sont jamais rien d’autre que des lieux où on s’envoie des au revoir ou des adieux. Sans jamais trop savoir lequel des deux se concrétisera. La douleur est égale dans tous ces lieux voués aux départs. Les âmes attristées par les séparations d’êtres chers se foutent pas mal dans quels décors leur douleur se passe.

Mais, pour lui, c’était pire encore. Cette station d’autobus au milieu des prairies l’anéantissait. Il ne pouvait se sentir plus bas.

Pour lui. Pour elle. Pour eux. Ce départ ne marquait pas la fin d’un amour brisé. Il ne venait pas de leur cœur. Ils avaient eu tant d’amour à se partager. Il ne provenait pas de leur tête non plus. Ils avaient tant d’affinités. C’était bien plus triste que ça. Trop triste. Ce déchirement provenait de leurs pieds.

Ceux de Céline étaient bloqués. Ils resteraient là bien plantés dans cette terre glaise l’ayant vu naître. Elle était des Prairies. Elle y vivrait et y mourrait. Nul ne pourrait l’en déloger. Il ne pourrait jamais l’arracher de ses grandes plaines où les racines de ses pieds étaient incrustées. C’était ainsi.

Pour lui, c’était le contraire. Les siens ne pourraient s’arrêter. Ils devaient bouger. Jamais il ne pourrait s’immobiliser sans d’abord avoir visité le monde entier. Malgré lui. Malgré sa volonté.

C’était comme ça. Il n’y avait pas d’autres explications. Pas de raisons.

Il n’avait pas beaucoup d’argent dans les poches. Mais assez pour décrisser. Jusqu’à la prochaine ville ou au prochain village. Dépendant où cet autobus le mènerait. Juste faire des traces. Sans laisser de traces.

Dans sa hâte de partir, partir au loin, il n’avait pas vraiment regardé où l’argent déposé sur le comptoir du guichet allait le mener. Le prochain départ pour n’importe où, était tout ce qu’il avait demandé.

C’était à Winnipeg que son argent le mènerait. Mais il s’en crissait. Partir était tout ce qui comptait. Ça ne pourrait pas être plus triste là-bas.

Avant de grimper la première marche de l’autobus, il se retourna une dernière fois. Si elle était là. Si elle le suppliait de rester. Il tournerait les talons et irait la retrouver. Plus jamais il ne la quitterait. Il irait figer auprès d’elle le reste de sa vie au milieu des Prairies s’étendant à l’infini. Ou mieux! Qu’elle arrive avec un sac. Pour le suivre. Parce que c’est comme ça que les histoires d’amour se terminent. Par un baiser sur un quai qui soude ensemble les couples pour l’éternité. Dans les livres et dans les films en tout cas. Mais comme ils n’étaient dans aucun des deux, ça ne s’est pas terminé comme ça.

Elle n’était pas là. Alors, il s’est engouffré dans un de ces bancs bordés de vitres teintées.

Quand l’heure du départ a sonné, ce n’était pas le train qui a sifflé. Juste un autobus qui a klaxonné.

Il s’est recroquevillé. Il ne voulait plus voir. Plus rien voir. Ni son passé ni son présent qui le tuait ni son futur vers où il allait.

Mais s’il avait fait. S’il avait regardé. Si si si.

Il l’aurait vu. Elle était là. Cachée contre le mur d’entrée de la station. Et s’il avait su bien regarder, il aurait vu ça aussi. Cette petite larme de rien du tout lui perlant la joue. Une larme destinée à s’évaporer et disparaître. Comme leur amour. Une larme contenant une demande qu’elle n’a pas pu exprimer. Lui demander de ne pas la quitter. De rester près d’elle. Ou à elle de l’accompagner. Elle avait son sac.

Mais elle n’a pas osé. Elle n’a pas pu se rendre jusqu’au quai.

Le destin lui a barré le chemin. Il avait décidé que ce serait mieux ainsi.

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