La saison a fini par finir. Avec deux ou trois collègues, on en a profité pour aller un peu bambocher. Question de respecter la tradition. On a fait une virée dans les principaux bars de la ville. Mais pas tant. Quelques-uns seulement. Pas comme il y a quinze ans. Cette époque semble révolue. On devient raisonnable. C’est mieux? Pas sûr.
Anyway! Là, c’est terminé. Je retourne vers mes terres. Ça va être bon de les retrouver. Il reste deux jours de route à faire. La moitié de ce trajet se passe sur une route transversale de mille kilomètres reliant les Territoires du Nord-Ouest à Fort Nelson. C’est là que je suis. Cette route de gravier peut comporter sa part de dangers. Mais dans le fort de l’hiver surtout. À ce temps-ci de l’année, le pire est passé. La poussière soulevée derrière mon passage me dit qu’on peut rouler sans stresser. Elle me fait aussi penser à cette histoire. C’est une histoire simple. Pas compliquée. Presque banale.
Elle commence dans les Territoires. Il faut dire qu’à Yellowknife, en hiver, il y a des jours qui sont vraiment froids. Peu importe la température au mercure, il y a toujours ce petit vent méchant qui pique la face de mille aiguilles. Qui gèle les doigts à grands coups de marteau. Les pieds à grands coups de masse. C’est de ça que j’arrive. Par contre, l’été, ça peut être tout le contraire. Le soleil plombe et chauffe sans rien ménager jusqu’à sembler vouloir faire tout brûler. C’était un de ces jours-là.
Le trucker était arrivé en ville en début de soirée. La majeure partie de la journée, il avait roulé entre des forêts enflammées.
Pour chasser toute cette fumée, une bière serait bien méritée. Et tant qu’à faire. Et pourquoi pas? Sur la main au Harley.
La place était vide ce soir-là. Il était le seul client. Il s’est assis au bar, a commandé à boire et est retourné dans ses rêveries. Elle, elle était là debout à le regarder. Elle était vraiment frustrée d’avoir été ainsi ignorée, il l’avait pas vu danser. L’avait même pas regardé. Après s’être rhabillée, elle est allée le retrouver.
« Tu viens d’où toi? Tu vas où? C’est quoi ton nom? Pourquoi tu m’as pas regardée? »
Un peu gêné, il a répondu : « Mon nom c’est Michel, mais tous m’appellent Mickey. Je viens de l’Abitibi. Mais maintenant, c’est au Yukon que je vis. Excuse-moé de ne pas t’avoir regardé. Je suis un peu assommé après cette journée. J’étais perdu dans mes pensées. »
Ne lâchant pas le morceau, elle lui demanda quelles étaient ces pensées.
« Ch’sais pas. Ch’sais pus. Elles se sont envolées au moment où je t’ai aperçue. »
Il avait bien récupéré ce dérapage.
Elle s’est présentée. Son nom c’était Susan, mais elle se faisait appeler Jo-ann.
Ils ont sympathisé jusqu’au bout de la soirée.
Elle lui a appris qu’elle venait de la Saskatchewan, d’une famille et d’une région huttérite. N’en pouvant plus d’étouffer, par peur de suffoquer, elle s’était poussée. Après bien de détours vers quoi la vie peut parfois nous mener, c’est là qu’elle s’était ramassée.
Avant la fin de la nuit, leurs têtes contre l’oreiller, elle lui a demandé s’il ne pourrait pas l’emmener. Au moins jusqu’à Whitehorse. Pour l’éloigner de tout ça.
Au matin, dans son vieux truck, ensemble, ils sont partis. Le beau temps était droit devant. Les vieilles poussières se perdaient derrière. Rendus à Whitehorse, ils ont continué. Juste pour voir où ça allait les mener.
Au cours des années, ils se sont beaucoup aimés. Mais ils se sont aussi beaucoup laissés.
Il ne pouvait s’arrêter de bourlinguer. Aller jusqu’aux fins fonds de ces chemins oubliés qui ne mènent nulle part. Juste pour voir. Pour elle, c’était pareil. De temps en temps, elle s’esquivait. Elle partait s’égarer quelque part en quelque lieu à la recherche de rien. Ça comptait autant que respirer.
Pour les deux, c’était partir pour partir. Pas pour fuir, comme disait la chanson. Juste partir. Pour les âmes solitaires, il est presque impossible de s’empêcher d’errer. Sur ces terres sauvages du Nord, plein d’âmes solitaires y errent. Y en a presque autant que tout l’or et les diamants.
Un jour, il s’est réveillé, mais n’a pas pu se lever. Elle est allée le retrouver. Elle s’en est bien occupée. Nuit et jour sans compter. Il l’avait finalement trouvé le bout de sa route.
Ils l’ont enterré à Dawson. Entre les pépites d’or et les anciens mammouths. C’est maintenant là qu’il dort.
Mais, parfois, dans ces nuits d’été où il ne fait jamais nuit, il se met à rêver. Si on est là en quelque terre sauvage sur un chemin de gravelle oublié, on verra un peu de poussière se soulever. Un doux ronronnement l’accompagnant, s’immiscera furtivement dans le calme de l’air qui se repose. On saura qu’il y en a un qui bourlingue.
Après la cérémonie, elle est repartie dans ses « Kluane ». Elle était avec son beau Michaël, mais que tous appellent Micky. C’est avec lui qu’elle vit. Il a des montagnes plein les yeux. Et du vent plein les cheveux. S’en va sur ses 16 ans. C’est lui son diamant.
Voilà. C’est terminé. Plus rien à raconter. C’était la simple histoire de Susan et Michel que tous appellent Mickey. Une histoire parmi tant d’autres de ces terres sauvages du Nord. Là où y errent tant d’âmes solitaires.
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