Ici sur la glace, au lever et au coucher du jour, j’ai l’habitude de tenter de situer l’horizon. Sais pas pourquoi. Peut-être pour me situer moi.
Mais ce matin. Il est où? J’en vois pas. C’est le blanc mur à mur. Cette espèce de brouillard glacial qui vient nous envahir à intervalles réguliers est revenu nous hanter. Il a cette capacité de recouvrir et faire disparaître les quelques rares couleurs qui parsèment ici et là cette immensité. On ne peut même pas discerner les bancs de neige bordant le chemin.
Pis! Après des jours et des jours à circuler dans ces grands espaces, aujourd’hui, je peux m’en passer. Ça va faire du bien de voir du rien.
Normalement, m’imprégner de ces paysages m’emmène vers une pensée positive. Je vais faire exception aujourd’hui. Une petite mésaventure à première vue sans grande importance est arrivée hier.
Pour deux des trois mines qu’on dessert, le chemin se splitte en deux en un Y rejoignant l’une ou l’autre des mines.
J’étais sur mon retour. J’approchais de la jonction où les deux voies se rejoignent. Un camion dans l’autre. On était à peu près à la même hauteur. Qui passera en premier? Après une minute à y réfléchir, je lui céderai la voie. Je serai gentleman, il appréciera…
J’aperçois soudainement, émergeant de cette bruine de glace, un deuxième camion loin derrière (à un demi-kilomètre). Trop tard pour changer de plan. Je prends une place entre les deux. Quelques minutes plus tard, du camion me suivant, il me semble, ça se met à japper à la radio. Ça hurle fort. Je me demande ce qui se passe. Apparemment, je me serais faufilé dans un convoi de trois camions. Pis? C’est quoi le bug? Procédure normale. Ça semble bien grave, selon eux. Comme si j’avais commis un sortilège en m’immisçant dans un convoi sacré. Jusqu’au chef de convoi qui s’en mêle. Je ne comprends absolument rien à leurs jérémiades, mais, chose certaine, je ne suis pas un ti-coune. D’autant plus que d’autres truckers n’ayant rien à voir avec ça les enjoignent d’arrêter leurs enfantillages. Je finis par rétorquer que, si son convoi était si important, il aurait dû me laisser passer. Je l’avais laissé passer par politesse, mais ça n’allait que pour un camion. Pas trois. En passant devant moi, il avait démontré son manque d’expérience. Je savais ça parce que je connaissais le camion qu’il conduisait. C’était celui d’une légende de cette route; Alex Debogorski. Un ice road trucker de la série télévisée. J’avais eu l’occasion de rouler avec lui en convoi à une ou deux reprises. Il s’est retiré depuis un an, mais son camion reste actif. Un chic type. Un monsieur. Contrairement à ce tafoin au nombril pas encore sec jouant au pitbull. L’an passé, c’était un Québécois qui le conduisait. (J’y reviendrai plus loin). Je lui aussi fait remarquer ce fait. Que si Alex l’apprenait, il ne serait pas fier de savoir son camion entre des mains enragées. La radio s’est tue. Tiens, mon ti-pit. Mets ça dans ta pipe! Mais tout de même. Rien n’avait justifié cette rage. Une heure plus tard, arrivant au portage où je m’apprêtais à passer la nuit, je les ai laissés sans au revoir.
Le lendemain, au dernier poste de contrôle, nous devions tous attendre qu’un convoi de surdimensionné passe. Mes connaissances de la veille y étaient. Quand ils repartirent, j’observais afin de mettre une face sur ces deux camionneurs frustrés. Le premier, barbe barbare pas surprenante très à la mode ces temps-ci. J’étais surtout curieux de voir le deuxième qui avait commencé le bal la veille. Oh! Surprise! C’était pas un gars. Mais une femme. Jolie. Je l’avais vu déjà au camp 2 où nous avions été immobilisés par un blizzard. Ah Ah! Elle était là la clé de l’énigme. Ce n’était pas numéro deux qui s’était plaint la veille, mais numéro trois. Et qu’est-ce qu’il avait de l’air celui-là? On s’en crisse. Probablement le même air macho à grande barbe que numéro un. C’était la belle fille la raison de leurs frustrations. J’étais entré dans un territoire de chasse gardée. Parce que c’est pour qui ces types se prennent : des chasseurs. Pour certains d’entre nous, y a des types pour qui la femme n’est ni plus ni moins que du gibier. Si ça n’avait été que de cet événement, je ne l’aurais pas renoté. Malheureusement, j’ai vu ce même comportement à plusieurs reprises. L’an passé par deux fois. Scénario semblable. Une fille est escortée par un gars du même convoi lui expliquant qu’il est tellement plus prudent pour une fille de voyager sous la protection d’un gars fiable… lui-même bien entendu. Pauvre fille. Elle s’est fait chanter la même romance par deux gars différents de la même compagnie. Quelques voyages plus tard, je la voyais voyager sans plus personne de sa compagnie. Apparemment, elle n’avait rien compris des leçons de prudence. C’est arrivé aussi dans ma compagnie. Deux filles sont venues trucker avec nous. Les deux bien mignonnes. Une des deux vient des Hot Springs. Elle y est née et y a grandi. Pas besoin de la regarder ou de l’écouter longtemps pour s’apercevoir que c’est une délurée. Une vraie Yukonneuse. Comme toutes les autres filles et gars d’ailleurs. C’est une qualité quasi essentielle sur la glace.
Anyway, un autre type de ma compagnie lui a sorti la même chanson. La prudence, la protection, être en tout temps accompagné, etc., etc. Coudonc. Sont-ils tous issus du même protectorat?
J’imagine que les filles pourraient m’élaborer quelques méthodes supplémentaires.
Mais, il n’y a pas que ça. Une fois parti, aussi bien vider mon sac. Il y a aussi des frustrés sur la glace. De s’être fait domper. Pour cette catégorie, peut-être qu’il y en a des deux côtés. Je comprends. C’est vraiment blessant. Mais toute réaction n’est pas justifiée. Comme la colère extrême s’approchant dangereusement de la violence verbale ou physique. La vengeance genre : tu m’as fait souffrir mon/ma maudit/ite tu vas souffrir toi aussi.
Je me rappelle d’une époque où les enfants étaient pris en otage par l’un des deux parents. Je ne sais pas si c’est encore le cas. Ça doit. Mais à voir la façon extrême de réagir de certains collègues ici sur la glace (comme entre autres ce Québécois qui menait le truck de Debogorski l’an passé), j’en viens à me demander si les décisions des juges ne sont pas parfois un peu justifiées. Chaque fois que j’en entends un hurler sa colère sans se gêner avec nous, je me demande ce qu’il fera une fois seul avec elle. Quand on est victime, les grands moyens sont toujours légitimes.
Et il y aussi ceux (et celles?) rejetés à cause principalement d’un physique ingrat. Là aussi je comprends. C’est bien triste. Et pas grand-chose qu’on peut y faire. Malheureusement, trop souvent, ce sont aussi les laissés pour compte méprisés non seulement par la gent féminine, mais en plus par l’élite prétentieuse. Le rejet, c’est terrible. C’est souvent de ceux-là que j’entends les théories les plus farfelues et élaborées à la sauce complotiste. Très récemment un type (un bon gars) m’a affirmé que cette égalité entre les sexes avait d’abord été prônée par les nazis avant d’être reprise par les communistes et finalement aboutir chez les capitalistes infiltrés par ces forces de l’ombre. Ce qui est complètement contre nature, puisque tout le monde sait que les femmes n’ont pas cette capacité intellectuelle. Whoo! Là j’ai rétorqué : « Es-tu en train de me dire qu’on devrait aussi leur enlever le droit de voter? ». Il me répondit d’un signe de la tête approbateur. Bon ben là ça faisait! Il m’avait assez chauffé les oreilles. De plus, il insultait mon intelligence en se croyant obligé de m’expliquer les b-a-ba des genres.
Avant d’aller plus loin, je dois me confesser. Mon frère et moi avons été élevés par une mère très à cheval sur les principes d’égalité. Dès l’âge de six ans, elle nous a expliqué avec des mots on ne peut plus clairs ses idées sur le sujet. En fait, quand je dis clair, je devrais plutôt employer le mot agressif. À la Benoîte Groult. Elle était de cette génération. Et ça a duré des années jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Quand je me suis tanné. Je lui ai demandé si elle me prenait à ce point pour un idiot pour qu’elle doive me l’expliquer pendant une cinquantaine d’années. J’avais déjà compris. Depuis bien longtemps. Qu’elle aille faire ses reproches à d’autres. Elle aussi, a compris. Après, on se demandera pourquoi, quand j’entends ce genre de discours/revendications, le poil commence à me retrousser sur les bras.
Non pas que j’aie quoi que ce soit à dire contre l’égalité au contraire. Je suis à cent pour cent pour. J’ai bien appris ma leçon. C’est juste que je n’ai plus besoin de l’entendre.
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