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le Jeudi 3 avril 2025 7:47 Chroniques

Les rencontres du lac Mackay

  Photo : Yves Lafond
Photo : Yves Lafond

Je venais de m’embarquer sur le lac Mackay. Je n’en n’étais encore que dans son embouchure. Je me préparais mentalement à cette traversée sur la longueur de ce plan d’eau de 90 kilomètres. À 30 kilomètres/heure, ça devient un lancinant rampage d’escargot de trois heures.

J’étais perdu dans mes pensées quand mon attention fut attirée par l’image emplissant le pare-brise et la vitre du passager. Il y avait cette aurore mi-ronde, mi-carrée perchée au milieu du ciel situé de ce côté du camion. Sa lumière vacillait comme la lueur d’une chandelle sur le point de s’éteindre au petit matin. Elle avait perdu son vert jade flamboyant. Elle s’apparentait plutôt au vert fade des murs d’hôpitaux.

En dessous, annonçant la venue du jour, une mince ligne, beaucoup plus lumineuse celle-là, s’élevait graduellement au-dessus de l’horizon qui, de par ces collines parsemées de chétifs conifères, s’était beaucoup rapproché à cet endroit.

Ce non-évènement passé, je retournais à mes pensées. Mais quelles étaient-elles déjà? Je ne savais plus. À quoi bon je me disais. Il y a si longtemps que je suis sur cette glace. À errer dans des allers-retours sans but à en oublier pourquoi on est venu. Si ces pensées me cherchent, elles savent où me trouver : au milieu de nulle part. C’est là que je serai pour les prochaines heures. Les prochains jours. Les prochaines semaines.

À ma gauche apparaît un petit troupeau de caribous. Une vingtaine à peine. C’est rien comparé aux 10 000 à une cinquantaine de kilomètres en amont que je verrai tantôt. Pourquoi ceux-là sont ici? Peut-être parce qu’ils en ont marre du gros troupeau. De ses règles à suivre. Dictés par quelques gros panaches. Ils veulent faire bande à part. Comme tant de gars et filles qui hantent ces routes de glace. Comme beaucoup de monde du Yukon. Comme moi.

La musique joue. C’est Jean Leloup. Lui, la folie, elle ne l’enfarge pas dans sa créativité. Il sait comment dealer avec ça.

Puis, en avant, ça bouge sur la glace. Ça va, ça vient. De gauche à droite du chemin. Trop gros pour un renard. Tiens! Parlant du loup. En v’la un. Un beau gros loup. Qu’est-ce qu’il fait là tout seul? Un peu plus loin, là, il y a un paquet de caribous. Il y a un paquet de chasseurs. Et un paquet de loups. Son gang. Ils profitent pour un temps de l’abondance des restes laissés par les chasseurs. Je regarde autour. Mais pas de restes nulle part. Quand il me voit venir, il court et saute sur le banc de neige. Il va se sauver. Il se ravise. Comme j’arrive à sa hauteur, il revient sur la glace et se met à courir parallèlement à moi tout en se rapprochant. Bizarre. Il me regarde avec des yeux implorants. Quelque chose ne va pas. Je lui demande : « Ça va? » Il me répond : « Pourriez-vous m’embarquer? » J’ai si faim et si froid. Je réponds : « Faim? Il y a plein de caribous à manger. Et froid? Tu n’es pas supposé. Avec votre magnifique fourrure, vous êtes censés être équipés pour ça les grands froids. » Il me répond : « Vous ne comprenez pas. C’est mon cœur qui a froid. Il est glacé. Ma mie m’a laissé. Elle m’a quitté pour l’éternité. Jamais de ma vie je ne la reverrai. »

Silence.

Après un moment, je réponds : « Je connais cette souffrance. Je connais. Même si ça fait des années. Rien qu’à y penser, cette douleur cherche à remonter. Je ne pourrai pas t’aider. Tu risques de me contaminer. Ou le contraire. J’agrandirai ta plaie. »

Ses yeux sont si perçants. Je dois détourner le regard. Je me tourne de l’autre côté. Un corbeau se laisse planer le long de ma vitre. Je pourrais le toucher. Il se tourne vers moi et me lance de sa voix raillante : « J’ai faim! Donne-moi à manger! » Pourquoi je ne suis pas surpris? Je lui réponds : « Ah vous les corbeaux, toujours à quémander. Jamais donner. » Il ne m’écoute pas : « Qu’est-ce que t’as à manger? » « Une pomme, une banane, un gâteau ». « Je prends le gâteau ». « Pas cette fois. Pas gratis. Ce sera donnant-donnant. »

« Tu veux quoi? » qu’il me demande sèchement. « Un conseil. Une parole apaisante pour guérir les peines d’amour. Pour mon copain. D’entre tous les êtres vivants, vous êtes censés être les plus futés. C’est le temps de le montrer. Fais-nous profiter de ta sagesse légendaire. »

« L’amour, c’est compliqué. On passe notre vie à le chercher. Et quand on l’a trouvé, il apportera volupté. Mais malgré tout, ce ne sera rien en comparaison du degré de souffrance qu’il pourra infliger une fois qu’il sera brisé. C’est comme ça. Je sais pas pourquoi. Donne-moi mon gâteau. »

« Eh bien. C’est tout ce que tu as à dire. Pas très impressionnant. C’est à la portée du premier venu cette philosophie de Dollarama. Je te le donne, mais ce n’est pas mérité. »

Une fois le gâteau dans le bec, sans dire merci, il fait un 180 degrés sans donner un seul coup d’aile. Un F-18 qui retourne à sa base.

Je me suis retourné pour voir comment mon copain réagissait à ça. Il avait disparu. J’imagine qu’à ce moment, la dernière chose qu’il voulait entendre étaient ces conneries de biscuit chinois.

J’ai continué. Un camion de chasseur stationné sur le côté. À l’intérieur, un adolescent que son père doit avoir emmené pour lui apprendre les rudiments de cette activité. Il surveille par la fenêtre son paternel arpenter la colline voisine sur sa motoneige. Il a les yeux écarquillés. Il n’est pas blasé. Il veut apprendre. C’est beau à voir.

Quelque chose derrière le pick-up. Oh shit! Un loup est étendu sur la glace. Inanimé. Sans aller voir de plus près, je suis certain de ne pas me tromper en affirmant qu’en fait c’est une louve. C’est… Je comprends tout. Je me refuse d’y réfléchir. D’émettre une pensée. D’en retirer une philosophie. Une morale. Fin de l’histoire. En fait, pas d’histoire.

J’ai maintenant hâte de sortir de ce lac? Combien de temps encore?

Après une autre heure, le bout du lac apparaît enfin. En même temps, j’aperçois à ma gauche le fameux troupeau de caribous. Ils sont tous là. Les 10 000. Je voudrais bien les saluer. Les féliciter pour s’être si bien « multipliés. »

Mais ils n’en n’auraient rien à foutre. Comme tout le monde sait, les humains ne peuvent pas converser avec les animaux.

J’annonce à la radio : « Portage 49 direction nord/un camion. » Je sors du lac.

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