le Vendredi 22 septembre 2023
le Jeudi 31 août 2023 8:00 Chroniques

Heyyy la vie… avant que j’oublie

  Photo : Yves Lafond
Photo : Yves Lafond

Je t’écris aujourd’hui pour aucune autre raison spéciale que j’ai quelque chose à te dire. Demain je repars sur la rivière, un trip d’une semaine à peu près. Si tout va bien, ce sera juste un autre trip sur une rivière. C’est habituellement comme ça que ça se passe. Mais on ne sait jamais. Il faut toujours être prêt. Ne jamais se penser plus fort que les éléments. C’est mon motto. C’est peut-être pour ça que je suis encore vivant. C’est pour ça que je t’écris aujourd’hui. Parce qu’un de ces quatre, motto ou pas, un de ces éléments va s’occuper de mon cas personnellement. Alors, avant d’oublier. J’aurais dû te dire ça il y a ben longtemps. Peut-être, peut-être. Mais en même temps, si je m’en souviens bien, avant, j’aurais pas pu t’écrire ça pour la simple et bonne raison qu’à une certaine époque, je n’étais pas sur cette longueur d’onde. Au contraire! Quand je t’interpellais, c’était surtout pour me plaindre. M e plaindre des injustices que tu déversais sur le pauvre moi. « Pourquoi donnais-tu tant aux autres, alors que tu ne me laissais que des miettes. » Malgré mes efforts et toute ma bonne volonté, je ne récoltais pas les résultats escomptés. Au lieu de grimper les échelons de la société quatre par quatre comme ma fougueuse jeunesse l’exigeait, je semblais toujours stâlé sur le même barreau.

Je crois bien qu’à cette période, j’avais tendance à te voir toi la vie comme une équation comptabilisable. Après tant d’efforts, et de discipline (pour cette dernière je n’en ai pas toujours fait preuve avec la plus grande rigueur, mais j’avais quand même une bonne moyenne) dans un schéma normal, selon les valeurs propagées, on devait récolter des dividendes égalant la quantité de sueurs nous ayant perlé sur le front.

Peut-être après tout que ce n’était rien de plus qu’une question d’éducation. La société nous inculquait que les vertus du dur labeur n’auraient d’autre issue que nous récompenser en nous donnant une place privilégiée. Pour appuyer cette doctrine, on nous colportait des expressions grosses comme le bras telles que : « la vie est un combat », « tout vient à point à qui sait attendre ». « Aide-toi et le ciel t’aidera », etc.

En tant qu’occidental choyé de classe moyenne, quand je pensais à mes conditions sociales, je n’avais pas tendance à regarder ceux qui en avaient moins. J’étais pourtant un bon gars. J’avais plein de compassion pour les plus démunis. Mais quand venait le temps d’évaluer ma propre condition, j’étais plutôt porté à me comparer à ceux vivant une coche au-dessus de moi. Je ne m’attendais donc à rien de moins qu’aux mêmes avantages dont ils profitaient. Écrivant ces lignes aujourd’hui, je suis tenté de me trouver odieux pour avoir déjà pensé de cette manière. Mais dans le fond, j’étais pas pire qu’un autre.

D’ailleurs à bien y penser, probablement que ces valeurs flottent toujours dans d’autres sphères des sociétés. Je crois que ces valeurs de comparaison sont encore et toujours bien ancrées dans la majorité. Et que veux, veux pas, on est encore et toujours impressionné et attiré par l’opulence. Ces valeurs s’immiscent en nous sournoisement sans qu’on s’en rende compte.

Mais là n’est pas le sujet.

Avec le temps, quand je me penche sur cette question, j’en viens à conclure que ces histoires de justice et d’injustices ne sont pas ton mandat. J’ai plutôt l’impression que c’est l’équilibre qui t’anime. Peu importe où tu choisis d’installer tes pénates, il est crucial que tu la répartisses, cette vie, dans plusieurs êtres différents n’ayant à priori rien en commun mais créant un équilibre assurant les chances de survie pour tous.

Je te remercie donc malgré tous tes soucis à le rechercher, cet équilibre entre les êtres, et d’avoir pensé à moi. De m’avoir créé en me donnant cette faculté d’exister en tant que porteur de vie, porteur de toi. D’avoir fait de moi une entité.

Je le sais bien que par bouts, je t’ai négligé. Que je t’ai abusé. Tu m’as toujours enduré avec patience. Sans trop me juger. Mais peu importe ce qui arrive demain sur cette rivière, si je fais aujourd’hui le bilan dans un style comptabilité, je pourrai quand même mettre dans la colonne des plus et non des moins, le fait de t’avoir honoré.

Je serai où demain et après- demain? Est-ce que je serai toujours d’une seule pièce ou éparpillé dans des milliers de créatures animales ou végétales autant vivants que je l’aurai été? Est-ce que j’en serai conscient? Est-ce si important? Pour moi ce qui compte vraiment dorénavant, est de penser que peu importe dans quelle forme je serai, je participerai à te propager.

Parce qu’en vérité, dans la faune ou dans la flore, tu es toujours une seule et unique entité; tu es la vie. Tu es tellement présente partout, que des fois j’en arrive à regarder des pierres, des montagnes et des océans en pensant à toi. Nous sommes tous connectés par toi.

Alors, voilà ce que je voulais te dire avant que je ne l’oublie.