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le Jeudi 22 janvier 2026 7:48 Culture

L’arrière-scène : l’art comme aventure entrepreneuriale

Étienne Girard, à droite, est né au Yukon. Il a vécu de la musique pendant longtemps et a désormais différents projets, tous reliés à la musique, de près ou de loin. Il déplore qu’il n’y ait plus autant de bars qu’avant à Whitehorse qui offraient une scène musicale locale variée et dynamique. — Photo : Maryne Dumaine
Étienne Girard, à droite, est né au Yukon. Il a vécu de la musique pendant longtemps et a désormais différents projets, tous reliés à la musique, de près ou de loin. Il déplore qu’il n’y ait plus autant de bars qu’avant à Whitehorse qui offraient une scène musicale locale variée et dynamique.
Photo : Maryne Dumaine

Quand on rêve de devenir artiste, c’est rarement un plan d’affaires ou une budgétisation annuelle qui vient en tête. Pourtant, être artiste, c’est aussi gérer un projet, trouver une clientèle, promouvoir son travail. Derrière chaque création se cache un esprit entrepreneurial. Bienvenue dans l’arrière-scène.

Nicole Bauberger a mis les pieds pour la première fois au Yukon en 1996. Elle est désormais une artiste reconnue pour ses dessins et sculptures de robes, et ses corbeaux. Elle travaille beaucoup avec des matières recyclées et expose souvent en plein air, non loin de chez elle, sur le sentier Dalton.

Photo : Archives A.B.

Chaque artiste a un parcours unique. Qu’on veuille être artiste depuis la plus tendre enfance, ou que cette vocation se soit développée avec le temps, une réalité persiste cependant pour l’ensemble de l’univers des arts : il faut bien payer le loyer!

« Je ne pensais pas au côté business! »

« C’est sûr, quand j’ai commencé à jouer de la musique et à vouloir devenir artiste, je ne pensais pas du tout au business. Je ne pensais pas que j’allais devoir faire autre chose que jouer de la basse! », se souvient Étienne Girard, leader du groupe Major Funk.

Beaucoup d’artistes font le même constat : la vision de « l’artiste pur » – qui crée sans se soucier de l’argent – n’est pas un modèle durable. « Pour vivre de son art, il faut être entrepreneur. Il n’y a plus beaucoup de mécènes ou de galeries qui entretiennent des artistes ou les hébergent, comme ça pouvait se voir dans le temps », explique Marie-Hélène Comeau, artiste visuelle. Pour elle, comme pour beaucoup, l’entrepreneuriat a été un apprentissage sur le tas.

Nicole Bauberger, elle aussi artiste visuelle, a trouvé dans ses débuts des moyens de financer sa création, mais de façon détournée. « J’étudiais en littérature, mais les arts visuels me rattrapaient toujours. Pour payer le loyer, j’ai pris des contrats de script pour le théâtre. Je trouve ça drôle que le milieu du théâtre m’ait permis de payer mon loyer en tant qu’artiste visuelle. »

Et c’est là la réalité pour beaucoup : la créativité ne s’arrête pas à la toile ou à la portée musicale. Pour pouvoir vivre de son art, il faut avoir l’esprit entrepreneurial assez large. « J’ai découvert que je pouvais donner des ateliers d’art dans les écoles, et ça a été ma source principale de revenus pendant longtemps », explique Marie-Hélène Comeau.

Certains artistes font des plans d’affaires, prévoient les ventes ou les revenus, reproduisent les œuvres à succès ou misent sur le développement de stratégies marketing. D’autres, comme Étienne Girard, ont développé leurs talents dans des branches connexes à leur talent principal. « Depuis quelques années, je fais de l’enregistrement et de la postproduction pour des films, des séries YouTube, la télévision… »

Artiste : de la création à la gestion

« J’ai fait un contrat avec l’AFY [Association franco-yukonnaise] pour faire des publireportages sur des entrepreneurs francophones », raconte Marie-Hélène Comeau. « À chaque entrevue, je me reconnaissais : ma réalité, mes défis. C’est là que j’ai commencé à reconnaître que oui, ce que je faisais était aussi de l’entrepreneuriat. »

Parmi les similitudes, elle souligne le fait de ne pas compter ses heures. Loin d’être un emploi à
35 h/semaine, la charge mentale, les idées et leur mise en œuvre représentent un travail permanent, dans les arts comme pour une entreprise.

« Il y a encore ce mythe dans les arts visuels qu’un “vrai” artiste ne vivrait que de son art et ne se ferait pas “polluer” par le côté entrepreneurial ou un autre emploi à côté », déplore Marie-Hélène Comeau, qui a un emploi à temps plein six mois par année, à Carcross.

Elle regrette d’ailleurs que, lors de son baccalauréat en arts contemporains, si une personne en classe osait demander des renseignements sur la mise en marché des œuvres, on la référait aux cours des Hautes Études Commerciales.

Nicole Bauberger conçoit qu’il y a une dichotomie. « Je ne veux pas faire un cours en entrepreneuriat. Pour créer, j’ai besoin d’être libre », explique-t-elle. Marie-Hélène Comeau concède : « C’est vrai, on se fait parfois avoir, en termes de créativité. On se bat souvent entre créer pour soi et créer “ce qui va se vendre”. C’est un vrai défi en fait. »

« Pour certaines personnes, le côté business des arts, c’est tabou, même si ces personnes ont des modèles qui fonctionnent très bien et sont des sources d’inspiration pour d’autres », explique Marie-Hélène Comeau.

Marie-Hélène Comeau a fait un baccalauréat en arts contemporains et une maîtrise sur la place de l’art dans l’identité francophone en contexte migratoire. Lors de ses études, aucun cours ne lui a été proposé pour savoir comment vendre ses œuvres.

Photo : Maryne Dumaine

Les défis de l’entrepreneuriat artistique

Instabilité financière, gestion du temps, équilibre entre création et survie économique : les défis de l’artrepreneuriat sont nombreux, et tous partagent ce constat, soit que jongler entre création, contrats, gestion et diffusion relève souvent de l’acrobatie. Pourtant, cette flexibilité fait aussi partie de la richesse de leur parcours. « Il y a des années où je ne vends rien, et d’autres où je vais vendre plusieurs œuvres dans le même mois! », explique Marie-Hélène Comeau.

Pour aider le milieu artistique à faire face à ce défi, elle a organisé, lors du passage d’une personne-ressource au Yukon, un atelier sur les sources de revenus artistiques – subventions, commandes, consignations, ateliers, résidences, marchés – autant d’avenues qui demandent temps et organisation.

« Chaque source de revenus représente des choses à investir : du temps, de l’argent parfois. Il faut se poser les bonnes questions : ce que je veux, ce dont j’ai besoin et ce que j’ai déjà », souligne Nicole Bauberger, qui signe une chronique sur l’artrepreneuriat dans le What’s Up Yukon.

« C’est tout un équilibre à avoir. Dans les derniers mois, je suis allé à Yellowknife pour jouer, j’ai enseigné pendant deux semaines pour le camp de musique, j’ai fait du travail pour le band, et ensuite de la postproduction… Je n’ai pas une semaine “type”. » Étienne Girard explique aussi que le mois de septembre a été consacré à 75 % à la production du spectacle Disco de grande envergure, et qui a été présenté dans trois villes du Yukon.

La plupart des membres de Major Funk ont des emplois ou même d’autres entreprises à côté, comme c’est le cas de son acolyte Adrian Burrill, propriétaire de Bullet Hole Bagels. « Mais à l’âge que j’ai, je suis content aussi de ne pas jouer dans les bars tous les soirs jusqu’à 2 h du matin! »

Major Funk est une entreprise. Chose qu’on oublie souvent : être artiste, ça veut aussi dire enregistrer une société. « Je suis le propriétaire de Major Funk, mais dans les faits, on gère pas mal le groupe ensemble, avec Adrian. » Les autres membres du groupe sont donc rémunérés selon les spectacles. Ça aussi, c’est à prévoir : être artiste, c’est aussi devenir patron, rémunérer des gens, faire de la comptabilité, etc.

Pour le bassiste, l’équilibre reste fragile. « Ça va mieux depuis que je fais des contrats de postproduction. Ça paie bien et ça me permet de prévoir. » Mais il concède qu’il lui manque parfois le temps de créer.

« Parfois, je me réveille en me disant : je n’ai même plus le temps de peindre! », confie aussi Marie-Hélène Comeau.

L’entraide : pilier incontournable

Marie-Hélène Comeau et Nicole Bauberger sont toutes deux membres de la galerie Yukon Artists @ Work (YA@W). Cette galerie autogérée par des artistes permet de créer un écosystème intéressant. « On s’entraide », explique Marie-Hélène. « On partage nos succès, nos idées », admet la Franco-Yukonnaise.

« On est tous des artistes », renchérit Nicole Bauberger, présidente de YA@W. « Quand je vends une toile de Marie-Hélène, je suis contente, car je sais ce que ça représente pour elle. »

Le soutien de la communauté

Comme pour les entreprises, ce qui compte le plus pour les artistes, c’est le soutien de la clientèle.

Selon les trois artistes, consommer de l’art valorise leur travail et renforce la culture locale. « Je pensais que c’était bien d’être artiste en Ontario. Mais quand je suis arrivée au Yukon, j’ai trouvé que c’était vraiment mieux », admet Nicole. « Dans les grandes villes où j’ai habité, il y avait souvent des reproductions de grandes œuvres célèbres, mais au final, ce n’était pas une œuvre originale. Ici, presque tout le monde a des œuvres originales d’artistes du Yukon, chez soi. »

Étienne Girard souligne lui aussi ce phénomène. « Je suis optimiste pour l’avenir. Je sais que je peux produire un show, et le monde vient. Même au niveau des partenariats, les gens sont toujours contents de collaborer quand on leur présente nos grandes idées. »

Être artiste peut donc sembler être une carrière pleine de couleurs, de paillettes et de succès. Mais un travail de l’ombre méconnu est très exigeant.

Finalement, consommer local reste une pierre angulaire de l’économie. Artistique ou pas.

IJL – Réseau.Presse – L’Aurore boréale

Yukon Artists @ Work (YA@W) est une coopérative d’artistes. Ce lieu, situé dans la petite maison bleue à l’angle de la 4e Avenue et de la rue Wood, à Whitehorse, rassemble des créateurs et créatrices du territoire qui souhaitent partager leur art, leur savoir-faire et leur passion avec la communauté.

L’organisation a commencé en 2003 dans une petite remorque dans le quartier MacRae, puis a déménagé à plusieurs reprises. La coopérative gère une galerie d’art locale ouverte au public, où l’on peut découvrir des oeuvres originales d’artistes du Yukon : peintures, sculptures, photographies, textiles, bijoux et plus encore.

Cet espace sert à la fois de lieu d’exposition, de vente directe et de rencontre entre artistes et public.

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