Le pot de peinture verte était une trouvaille pour l’artiste lors de ses études. Trouvé à moitié prix, il entrait dans le budget serré de l’étudiante en art. Son professeur, cependant, l’avait découragé de l’utiliser, de crainte qu’elle soit limitée par cette tonalité. « La peinture, ça coûte très cher, et sur des œuvres grand format, on en utilise beaucoup. Alors j’ai beaucoup utilisé cette couleur! Il m’en reste encore un peu, mais je ne l’utilise plus vraiment. »
Marie-Hélène Comeau a commencé le dessin au Yukon. « Je ne viens pas d’une famille d’artistes, alors je n’avais jamais considéré ça comme une option, de faire une carrière en art », explique-t-elle. Influencée par la créativité palpable du territoire, elle commence par des dessins au pastel, puis expose ici et là, comme à la galerie du café Midnight Sun. Ses toiles plaisent, se vendent parfois, et ça l’encourage à continuer. Elle participe notamment à une exposition sur le thème de la grossesse, organisée par les Essentielles et l’Association franco-yukonnaise, exposée au Centre de la francophonie : Bedondaine, une série de toiles représentant des femmes enceintes.
En 2007, elle participe au concours organisé par Northwestel pour illustrer la première page du bottin téléphonique et est sélectionnée. Mais au-delà de cette visibilité soudaine, cette année-là marque surtout le moment où l’artiste décide de sortir de sa zone de confort. Lassée de répéter sans cesse les mêmes compositions — souvent des musiciennes, et surtout des violonistes, dans un décor nordique — elle fait le grand saut : reprendre ses études, en arts visuels, à Montréal.
Le processus exploratoire
De retour sur les bancs de l’école, Marie-Hélène explore de nouvelles avenues. Un certificat en arts plastiques, puis un baccalauréat en arts visuels et médiatiques deviennent pour elle des terrains d’expérimentation. Elle s’attaque à de grands formats, apprivoise différemment la couleur, la profondeur et la matière. Anecdote savoureuse : un pot de peinture acrylique de couleur « vert bac de recyclage », acheté à moitié prix, deviendra la teinte dominante de plusieurs œuvres de cette époque.
Les thématiques yukonnaises demeurent présentes, mais elles se mêlent désormais à des paysages urbains, des routes, des lampadaires.
« C’est en commençant mon bac, en suivant les instructions d’un professeur, que j’ai dû commencer à utiliser une grande surface. » En sortant du petit format, elle réussit à « peindre autrement ». « C’est tellement grand que j’ai dû approcher la surface autrement, et… ça m’a fait du bien », exprime-t-elle dans un sourire. Libérée de ses visions d’un dessin final, elle se laisse aller sur la toile et commence. « Le grand format m’a donné une liberté de juste jouer avec les couleurs, sans penser à ce que je vais peindre. Avant, je savais ce que je voulais peindre, je me mettais déjà un cadre en commençant, j’étais déjà pognée. »
Entre le Yukon et Montréal
Entre le Yukon et Montréal, l’artiste se questionne sur son identité. Sur un autoportrait qu’elle expose, on voit son visage en ville, mais son dos face aux montagnes. « J’étais en ville, et je regardais le Yukon. »
Ses toiles témoignent d’un dialogue entre ses racines nordiques et son immersion montréalaise.
« J’avais du mal à exprimer la thématique du Grand Nord. Je ne voulais pas tomber dans l’appropriation culturelle avec des Inuits ou des tambours. En vivant au Yukon, j’avais été sensibilisée à cela. Ça m’a forcée à essayer de trouver c’était quoi mon art à moi. Et la migration en faisait partie. Assez vite, les caribous ont fait leur place dans mes dessins. » Peu à peu, elle s’intéresse aux formes de roches, clin d’œil aux pépites d’or et à l’histoire du territoire. Elles sont encore dans ses œuvres actuelles, dans des représentations de roches en équilibre.
Des toiles roulées, enfin révélées
Depuis la fin de son baccalauréat, ces toiles monumentales étaient demeurées roulées et rangées, transportées de déménagement en déménagement sans jamais être montrées. Les redécouvrir aujourd’hui est pour l’artiste une expérience chargée d’émotion. « En les déroulant, il y a des bribes de cette époque-là qui me sont revenues. » Chaque toile agit comme une capsule temporelle, la replongeant dans ses questionnements identitaires et dans l’énergie créative de ses années d’études.
Ces œuvres portent en germe les thèmes qui traverseront ensuite toute sa pratique, jusqu’à son doctorat en études et pratiques des arts, où elle a exploré les récits identitaires de femmes franco-yukonnaises. Rediscoveries devient ainsi bien plus qu’une rétrospective : c’est une rencontre avec les origines d’une démarche artistique et humaine toujours en mouvement.
Dans l’exposition, on retrouve notamment une œuvre interpellante : un arlequin qui vole, les mains sur un ordinateur, avec un curseur sur le bord de la toile. « C’était une œuvre inspirée par le livre de Jacques Attali, qui parlait du nomadisme, du déplacement. Le livre mentionnait qu’à chaque instant, il y a des millions de personnes qui sont entre ciel et terre, et que, grâce aux ordinateurs, même quand on est dans un pays étranger, en ouvrant notre ordinateur, on retourne dans notre lieu d’origine. J’étais obsédée par le déplacement, par la migration. C’était le début de mon questionnement qui m’a amenée à mon doctorat : On est en déplacement au Yukon, on est qui? On est qui quand on est à un autre endroit? Si on est Franco-Yukonnais, on est qui quand on retourne dans notre lieu d’origine? »
Au cours de ses études, plusieurs de ses grandes toiles se sont vendues. « J’ai participé au Festival des arts à Inuvik, et certaines de mes toiles ont été vendues, ça m’a bien aidé, pour payer mes études! », se souvient l’artiste.
Les œuvres sont exposées jusqu’au 28 août prochain.
Une invitation à partager
« En replongeant, je comprends mieux ce que je fais », avoue Marie-Hélène Comeau. « Je m’ennuie aussi de faire quelque chose de grand. J’avais beaucoup de plaisir à ce que ce que je faisais ne soit pas ‘‘contenu’’. »
Présentée jusqu’au 28 août à la galerie Yukon Artists at Work, l’exposition est une rare occasion de voir ces grandes toiles sortir de l’ombre.
À travers Rediscoveries, Marie-Hélène Comeau nous invite à marcher avec elle sur ce fil tendu entre passé et présent, entre Montréal et le Yukon, entre apprentissage et liberté retrouvée. Un rendez-vous vibrant, où chaque toile raconte autant une histoire personnelle qu’un fragment de l’identité collective du Nord.
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