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le Jeudi 11 septembre 2025 7:44 Chroniques

Six semaines, trois sommets, un objectif

Aconcagua (6 963 m). — Photo : @jessyonadventures
Aconcagua (6 963 m).
Photo : @jessyonadventures

Tempête au sommet quelques heures après mon retour au camp 3.

Photo : @jessyonadventures

L’hiver dernier, je me suis lancé dans une expédition un peu folle : gravir les trois plus hauts sommets des Amériques, soit l’Aconcagua (6 963 m), l’Ojos del Salado (6 893 m) et le Monte Pissis (6 793 m) en seulement quelques semaines. Le tout en solo, sans guides, sans porteurs et sans partenaires. Juste moi, un sac trop lourd, et l’envie de tester mes limites.

Tout a commencé à l’Ojos del Salado, le plus haut volcan du monde. Le désert d’Atacama n’offrait que poussière, roches et absence totale d’eau. J’ai dû transporter plus de 20 litres moi-même, charge après charge, jusqu’aux camps supérieurs. La nuit, je dormais avec les bouteilles dans mon sac de couchage pour éviter qu’elles ne gèlent… rien de plus romantique que de dormir en cuillère avec quelques litres d’eau glacée.

La fenêtre météo était courte. Une tempête approchait, mais redescendre signifiait tout recommencer et trimbaler encore ma vie en litres d’eau. Seul, on n’a pas le droit à l’erreur, mais on n’a pas non plus le luxe d’attendre indéfiniment. J’ai donc tenté le sommet, dans le froid et le vent, avec des températures avoisinant –30 °C. Les dernières centaines de mètres étaient un petit passage rocheux de niveau IV, rien de très difficile techniquement. Mais à près de 7 000 m, avec quasi les deux tiers d’oxygène en moins et la petite voix qui répète « Ne te plante pas si tu veux rentrer vivant », la tension était énorme, surtout que personne d’autre n’était sur la montagne ce jour-là. J’ai atteint le sommet, seul, face à l’immensité du désert. Un sur trois.

Chargé avec 45 kg sur le dos pour une totale autonomie de 18 jours.

Photo : @jessyonadventures

Quelques jours plus tard, changement radical : l’Aconcagua. Le prestige attire les foules, et les foules changent tout. Rien que l’approche a été un calvaire : 45 kg sur le dos pendant 25 km, pendant que les autres avançaient avec de petits sacs, leurs affaires transportées par des mules. Le prix à payer pour faire la montagne sans assistance.

Le contraste m’a sauté au visage à Plaza de Mulas (le camp de base) qui ressemblait plus à un club de vacances qu’à une expédition : douches chaudes, restaurants, Wi-Fi. Pendant que tout le monde profitait des buffets et se prélassait sous des douches chaudes, je me lavais avec des lingettes et je grignotais des noix sèches. J’ai commencé à reconsidérer mes choix d’être en totale autonomie. Quand on essaye de faire quelque chose qui n’avait probablement jamais été fait, on paye le prix.

Mais le plus frappant à l’Aconcagua, c’était le manque de préparation général. En deux semaines, j’ai vu en moyenne deux sauvetages par jour. Deux par jour! Certains n’avaient jamais mis de crampons, d’autres n’en avaient même pas apporté. Il y a un qui a vu sa tente s’envoler, faute d’ancrages solides. Un autre avait son eau totalement gelée à -35 °C. Sans compter les multiples cas graves de maux d’altitude.

J’ai fait le sommet en 14 jours. Pendant ce bref instant, celui où je suis au sommet, seul, j’ai eu l’honneur d’être l’humain le plus haut sur Terre sur 6 des 7 continents. Les journées étaient dures, mais la montagne n’était pas le plus grand obstacle. Le plus difficile, c’était d’accepter que l’Aconcagua soit devenu, en partie, une montagne de consommation. De voir à quel point l’argent permettait d’acheter l’accès sans forcément avoir les compétences ou la préparation nécessaire.

Deux sommets réussis. Il me restait le plus reculé, et sans doute le plus exigeant : le Monte Pissis.

Rien que l’approche donnait le ton : des heures de piste défoncées, à 250 km du dernier village.

Ici, pas d’hélico, pas de secours rapide : une erreur peut coûter des jours, chaque décision compte.

Le Pissis mérite bien son nom, qui signifie « piège à vent » en langue locale. Pendant plusieurs jours, ma tente a plié sous des rafales dépassant 100 km/h. J’ai attendu et attendu. Enfin, une fenêtre « clémente » s’ouvre : des vents à « seulement » 70 km/h. À cette altitude, c’est une bonne nouvelle!

L’ascension fut rude. Pentes de cailloux instables, deux pas en avant, un en arrière. Des sections techniques où une simple glissade aurait pu être fatale. À 6 500 m, épuisé, je me suis mis à négocier avec la montagne comme si elle allait me faire une faveur. Mais pas de cadeau. Les 300 derniers mètres de dénivelé m’ont pris plus de 1 h 30, le manque d’oxygène se faisait grandement sentir dans tout mon corps. Au niveau de la mer, j’aurais fait ça en moins de 15 minutes.

Et puis, enfin, le sommet. Les larmes. L’épuisement. Le silence. Et cette paix intérieure que rien d’autre n’apporte. En six semaines, j’avais porté des charges absurdes, supporté le froid extrême, enduré l’isolement, la fatigue, le doute. Tout ça pour un moment au sommet. Mais pourquoi?

Pourquoi faire ça? Pourquoi souffrir, douter, persévérer? Parce que là-haut, j’ai trouvé une paix que rien d’autre n’apporte. Une paix gagnée par l’effort, la persévérance et la solitude. Cette paix n’est pas l’absence de douleur, mais c’est ce qu’il nous attend après. Voilà pourquoi il y aura toujours une prochaine aventure!

@jessyonadventures

Aconcagua – Coucher de soleil à Camp 2 (5 500 m).

Photo : @jessyonadventures

Une équipe à mi-chemin du sommet.

Photo : @jessyonadventures

Aconcagua – Coucher de soleil à Camp 1 (5 050 m).

Photo : @jessyonadventures

Aconcagua – Coucher de soleil à Camp 2 (5 500 m).

Photo : @jessyonadventures

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