En soi, ce trajet a été fait par des centaines de personnes, que ce soit pour des défis sportifs ou par traditions ancestrales. Cette expédition, cependant, repose sur un concept novateur : la création d’une équipe aux compétences multiples afin d’apporter à ce projet documentaire une véritable dimension scientifique.
Une démarche scientifique : révéler l’invisible
Le cœur du projet repose sur une collaboration avec les communautés locales, notamment le Yukon River Intertribal Watershed Council (YRITWC).
Tristan Martin, docteur en biologie marine et co-initiateur du projet, insiste sur cette volonté d’ancrage local. « C’était super important de collaborer avec Edda Mutter, la directrice scientifique du YRITWC, pour essayer de mener à bien des questions qui sont créées localement ». Car, pour l’équipe, pas question d’arriver avec son propre curriculum. « On voulait récolter des données qui seraient vraiment utiles, répondre à de vraies questions locales. »
Tout au long de leur périple, qui devrait durer entre trois et quatre mois, les aventuriers vont collecter des données. « On va faire des prélèvements toutes les deux heures, lorsqu’on sera en navigation, sur 3 000 km », explique Tristan Martin. Le but de cette collecte vise à étudier, notamment, l’impact de la fonte du pergélisol. En parallèle, ils effectueront des prélèvements d’ADN environnemental en filtrant l’eau du fleuve. « Chaque morceau de peau morte, de plume, d’urine, par exemple, laisse des traces d’ADN dans l’eau ». En récoltant ces traces d’ADN, cette méthode non invasive permet d’identifier toutes les espèces animales et végétales passées à proximité de ce cours d’eau, créant ainsi « un point de référence dans le temps de comment était la biodiversité, comme une photo à l’instant T ». Selon M. Martin, cette démarche est une manière directe de combattre le shifting baseline (ou l’amnésie écologique), la perte progressive de la mémoire environnementale au fil des générations.
Pourquoi nommer le projet « Les Voix du Yukon »?
Pour partager cette aventure, l’équipe prépare un documentaire ambitieux, pensé autour de deux approches narratives qui donnent son nom au projet : Les Voix du Yukon.
Nathan Laemmel et Tristan Martin se sont rencontrés en personne il y a quelques semaines seulement, en arrivant au Yukon. L’équipe compte cinq comparses, dont trois doctorants en biologie.
Nathan Laemmel, l’un des membres de l’équipe, explique. « On envisage vraiment le projet avec deux voix distinctes ». La première « voix », c’est le côté intime de l’aventure, filmée avec des petits caméscopes. « L’idée c’est de filmer tous les moments de vie pour qu’on ait le rendu le plus authentique possible ». Cette voix captera les moments humains, l’excitation, les doutes et les tensions du groupe.
En contraste, la seconde approche sera plus axée sur la nature. « La voix environnementale […] sera filmée avec nos plus belles caméras, et des drones. Elle sera un peu plus contemplative […] et permettra de donner un aperçu de la grandeur des paysages et, en même temps, de traiter de tout l’aspect scientifique », précise M. Laemmel.
Les autres voix, ce seront celles rencontrées durant le périple. Et ce côté-là a déjà commencé.
L’équipe est arrivée il y a quelques semaines, mais, à cause d’un hiver particulièrement froid, le lac Atlin n’est pas encore dégelé. Le groupe a donc eu du temps pour peaufiner les rencontres. Avides de conseils en tout genre, les cinq comparses ont rencontré des Yukonnais de longue date, comme Roch Boivin et Claude Vallier. « Ça nous a permis d’avoir de bons conseils. Par exemple, on pense peut-être commencer en marchant sur la glace du lac d’Atlin », explique Nathan Laemmel.
« On arrive de manière assez humble. On découvre le territoire pour la plupart d’entre nous, et on arrive face à des gens qui ont l’expérience, le vécu sur le fleuve et, du coup, nous, on veut tendre le micro et la caméra vers ces voix-là. »
La logistique d’un projet d’une telle ampleur
S’élancer sur 3 000 km exige une préparation logistique titanesque. L’équipe a dû anticiper l’envoi de nourriture dans des points stratégiques (comme Dawson ou Stevens Village) et gérer la production d’énergie à l’aide de panneaux solaires pour recharger le matériel vidéo.
Au niveau matériel, l’équipe prévoit trois canots, laissant la place aux quelque 40 livres de matériel scientifique, mais aussi à l’équipement audiovisuel.
Financée principalement sur fonds propres, l’équipe est allée chercher quelques partenariats. Elle compte notamment sur un soutien de l’Association franco-yukonnaise, pour qui l’équipe fournira des prises de vues aériennes, qui pourront servir de banque d’images pour l’organisme. Une collecte de fonds participative est aussi disponible sur le site Web du projet : lesvoixduyukon.org
Par ailleurs, le groupe a également créé un projet sur le site iNaturalist, une plateforme participative où l’on peut photographier et identifier des plantes, animaux et champignons afin de contribuer à la recherche scientifique et au suivi de la biodiversité.
IJL – L’Aurore boréale
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