Comment vas-tu deux jours après ton arrivée?
Paul Clément : Toujours fatigué, j’ai accumulé beaucoup de fatigue sur ces neuf jours. Je pense que je vais mettre un petit peu de temps à récupérer le capital sommeil que j’ai perdu sur l’aventure. Mais après, physiquement, ça commence à aller un petit peu mieux. Même si j’ai toujours ces gonflements et douleurs au niveau des tendons du pied.
As-tu estimé combien de temps tu avais dormi pendant ces neuf jours?
P.C. : Globalement, j’ai dormi entre une et trois heures par nuit. Après, il m’est arrivé de faire des micros-siestes pendant la journée, sur ma pulka. Mais, c’est dur de trouver le sommeil avec toutes les douleurs physiques. On se tourne, on a mal, on se retourne. […] J’ai eu beaucoup d’hallucinations, la nuit, mais aussi la journée. On sait que ce n’est pas réel, mais j’ai vu des formes dans les arbres, des personnes, des objets.
Avant qu’il n’abandonne à Ross River après 450 kilomètres, Guillaume Grima menait de quelques kilomètres. Est-ce que ça a été une source de motivation pour toi?
P.C. : Clairement! C’est un moment que j’ai adoré. Je trouve que c’est incroyable, après 400 kilomètres, de se croiser à Faro, lui qui sort du ravitaillement, moi qui rentre, et je me dis, ça fait quatre jours qu’on court, et on est toujours là, dans un mouchoir de poche. C’est cet aspect compétition que je trouve super stimulant, parce que, forcément, on se tire vers le haut, on se pousse à avoir une stratégie plus fine, à passer moins de temps aux ravitaillements.
Ton principal concurrent a abandonné à cause de l’état de ses pieds. Comment as-tu géré cet aspect?
P.C. : Je n’ai pas eu de problèmes d’humidité au niveau des pieds ni même d’ampoules. J’avais une paire de chaussettes classique en Mérinos, et une paire de chaussures Gore-Tex. Elles étaient mouillées, mais j’arrivais à garder mes pieds globalement chauds. Mis à part les gonflements et les aspects plus articulaires, tendineux, je n’ai pas eu de pépins particuliers avec mes pieds.
Est-ce que la solitude t’a pesé?
P.C. : Ça a été un des paramètres qui a été le plus dur à gérer, dans le sens où je ne suis pas un expert des courses solitaires. Pour moi, venant d’un milieu urbain [Paris], ça a été dur d’être confronté à cette solitude pesante toute la journée où on ne croise personne. Après, j’avais la chance de savoir qu’une fois par jour, j’arriverais à un checkpoint et que je retrouverais un peu de chaleur humaine. […] La solitude m’a encore plus pesé à partir du moment où Guillaume a abandonné. J’ai senti que c’était dur de repartir, de retrouver de la motivation. C’était une autre course qui commençait.
Te répétais-tu une phrase de motivation quand ça allait moins bien?
P.C. : Pas vraiment… Je me dis toujours que l’optimisme, c’est un choix. Dans ces moments-là, j’essaie de rester positif et de me focaliser sur des ondes positives. Je me dis que tout le monde est dans le même pétrin. Donc ne te plains pas, et avance.
Comment se prépare-t-on pour une telle course?
P.C. : Alors, physiquement, j’ai un préparateur physique qui m’a aidé à structurer mes entraînements. C’est différent des entraînements type ultra-trail. Il y a plus de renforcement musculaire, car on sollicite beaucoup le dos avec la pulka. Après le fond, la caisse, comme on dit, je l’avais déjà avec mes entraînements de course.
Sur la logistique, ça demande beaucoup d’investissement pour comprendre et tester le matériel. J’ai eu la chance de pouvoir échanger avec Thierry Corbarieux, Guillaume Grima, etc., qui ont pris le temps de m’expliquer un peu le matériel, ce qu’ils prenaient ou pas, les erreurs à ne pas commettre, etc., et ça a été super utile.
J’ai aussi été accompagné par Mathieu Jouy qui est nutritionniste de la Fédération française d’athlétisme et qui m’a aidé à préparer mon plan nutritionnel sur la course. Quels apports, à quel moment, quelle quantité. Je ne dis pas que j’ai réussi à le tenir pendant toute la course, mais j’avais un plan très cadré.
Mentalement, je dirais que c’est la partie que j’ai le moins préparée. J’étais prêt pour la course, j’étais motivé. Je savais que j’avais une vraie volonté d’aller le plus loin possible dans cette aventure. Je n’ai pas fait d’entraînement spécifique, mais c’est quelque chose que j’aime, me dépasser et aller chercher au plus profond de moi.
Si tu ne devais retenir qu’un seul moment?
P.C. : Ma rencontre avec Guillaume à Faro. Guillaume et moi, on avait une stratégie un peu différente. Guillaume, il passait peu de temps au ravitaillement, il partait pour qu’on ne se croise pas, et moi, j’avais besoin de retrouver un peu le ravitaillement, la chaleur, me poser. Donc, je finissais la Deno Cho, super éprouvant, et j’allais arriver à Faro dans deux kilomètres, je suis sur la grande route, et je vois arriver sa frontale en face de moi, et là, on se croise, on s’arrête, on parle. C’était un moment qui était super, humainement et sportivement. C’est vraiment le moment le plus fort de mon voyage.
Que retiens-tu du Yukon?
P.C. : L’aspect sauvage. Je trouve que les paysages sont magnifiques, ces grandes étendues… Je me suis rarement senti aussi petit dans un environnement qui est brut, dur, sauvage. Pour moi, c’est la vraie nature, on se sent vulnérable devant cette immensité, avec des paysages qui sont variés. C’est assez bluffant et saisissant comme environnement.
Que rapportes-tu de ton aventure en France?
P.C. : J’ai beaucoup appris sur moi, sur ma capacité justement à gérer la solitude. C’est en faisant des expériences comme celle-ci, en sortant de nos zones de confort, qu’on revient avec une richesse humaine partagée avec les bénévoles sur les ravitaillements, ou physique.
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