L’un des exemples les plus marquants est celui de Sylvie Gewehr, herboriste francophile de Haines Junction, qui a lancé The North Within, un jeu oracle inspiré des plantes du Yukon.
En collaboration avec l’artiste en pyrogravure Alida Thomas, elle propose un ensemble de 48 cartes distribuées sous forme d’abonnement : une carte illustrée et son texte d’accompagnement chaque mois, pour former un cycle complet après un an. Une démarche voulue lente, fidèle au « Yukon Time. »
Un tarot-herbier du Nord
Pour Mme Gewehr, fondatrice de Wildwood Spirit, les plantes locales sont des alliées autant que des enseignantes. « Quand j’étais adolescente, j’ai commencé à me tourner vers les plantes parce que j’avais de petits soucis de santé. […] L’achillée millefeuille a été la première, et ça a été une obsession toute ma vie. »
The North Within se veut à la fois oracle, herbier et guide pratique. « Les cartes peuvent être utilisées comme des cartes divinatoires, mais elles permettent aussi d’en apprendre plus sur nos plantes locales. […] On parle de cueillette éthique, de recettes, et de propriétés médicinales ». Selon elle, chaque plante a un message. « Juste de voir ou de sentir une rose, ça nous ouvre le cœur. Chaque plante a quelque chose à partager. »
Intégrer ces aspects dans un oracle, c’est rendre hommage à leur énergie et à leur symbolique nordique. Sylvie rappelle que la relation spirituelle aux plantes est universelle. « C’est quelque chose qu’on retrouve dans toutes les cultures traditionnelles. On a tout ça en nous, il suffit de s’en souvenir. »
Lancé en mars, le projet gagne en visibilité. « Les gens commencent à se souvenir de nous. Et on a appris à mieux expliquer ce projet unique. »
Le regard de Kristina Young : histoire et renouveau local
Kristina Young, spécialiste bilingue de tarot, d’oracles et de cristaux à la boutique Tagish Rocks à Whitehorse, observe depuis plus de 20 ans l’évolution du marché ésotérique. Elle offre un contexte historique. Le tarot moderne naît en 1909 avec le célèbre Rider-Waite, premier jeu à systématiser symboles, gestes, couleurs et objets. « C’est une véritable langue visuelle », explique-t-elle.
Avant cela, on lisait avec des cartes à jouer. Puis, la cartomancienne française Marie-Anne Adélaïde Lenormand a popularisé au XIXe siècle un jeu de 36 cartes combinant symboles de divination et cartes traditionnelles. Consultée par Napoléon et Joséphine, elle a façonné une tradition qui n’était toutefois pas encore structurée comme le tarot moderne.
Mme Young rappelle que l’histoire du tarot est faite de cycles : engouement, censure, clandestinité. « On appelait souvent les lectrices des sorcières, alors que c’étaient surtout des femmes qui avaient plus de connaissances générales que la plupart et qui travaillaient souvent avec des plantes. »
Sa propre famille a mis du temps à comprendre son cheminement. « Après plusieurs années, ma mère a réalisé que mes croyances n’étaient pas une secte, mais une spiritualité connectée à la nature. »
Un glissement similaire s’opère aujourd’hui au Yukon. Selon elle, la pandémie a agi comme catalyseur. « Beaucoup ont choisi de nouvelles façons de prendre soin d’eux-mêmes et de se guérir. D’où l’intérêt croissant pour les langages symboliques et énergétiques, dont les cristaux et les cartes », précise la cartomancienne yukonnaise.
L’ensemble de cartes de divination et d’herboristerie The North Within comprend une trousse de départ, suivi d’un envoi postal mensuel d’une carte de guidance et d’une carte d’herbalisme, accompagné d’un feuillet explicatif, pour une période de quatre ans.
La boutique où elle travaille compte une trentaine de jeux de cartes, dont The North Within de Sylvie Gewehr et d’Alida Thomas. Chaque jeu demande une connaissance approfondie de sa symbolique. « Il est plus facile de se faire tirer les cartes par quelqu’un d’autre, parce que ça agit comme un miroir des choses qu’on ne veut pas voir. »
L’apport francophone : astrologie et pratique artistique
La scène spirituelle francophone s’élargit au-delà du tarot traditionnel. Sur Instagram, l’artiste Catherine Bolduc-Gagnon partage chaque semaine des capsules astrologiques suivies par un public fidèle. Son ton accessible et en français permet aux Yukonnais·e·s d’aborder l’astrologie sans complexe, notamment durant les fameuses périodes de Mercure rétrograde qu’elle démystifie avec humour.
L’artiste multidisciplinaire Aimee Dawn Robinson, fondatrice de Bow & Arrow Tarot & Astrology, lit quant à elle les cartes lors de séances publiques à travers le territoire. Danseuse de formation, elle considère le tarot comme un outil de mouvement intérieur, un espace où l’on « sent » autant qu’on analyse les cartes. Sa perspective artistique rejoint celle de Sylvie Gewehr et de Kristina Young : le tarot est un outil de transformation personnelle, pas seulement un système d’images.
Une pratique en plein essor… profondément yukonnaise
Avec The North Within, Sylvie Gewehr propose un oracle enraciné dans les écosystèmes nordiques. « C’est le partage du monde sauvage d’ici, sans le cueillir en masse ni l’exploiter. Un tarot qui appartient au Yukon, sans vider ses ressources. »
Kristina Young salue la formule d’abonnement. « Recevoir une carte par mois, connecter avec elle, avec la plante, c’est brillant. C’est comme la méthode pour apprendre un tarot, mais adaptée au territoire. »
L’engouement actuel pour les arts divinatoires pourrait s’expliquer par un désir collectif de sens, de nature et de lenteur… ou peut-être parce c’est écrit dans le ciel?
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