le Jeudi 4 juin 2026
Loading membership data...
le Jeudi 8 février 2024 7:47 Actualités

Le fleuve Yukon a du mal à geler cette année

Du point de vue de West Dawson-Sunnydale, le 23 novembre 2023, on pouvait clairement voir la situation : le fleuve Yukon n’était pas gelé à l’endroit habituel. — Photo : Sébastien Weisser
Du point de vue de West Dawson-Sunnydale, le 23 novembre 2023, on pouvait clairement voir la situation : le fleuve Yukon n’était pas gelé à l’endroit habituel.
Photo : Sébastien Weisser

À Dawson, la population de West Dawson et Sunnydale a, chaque année, l’habitude de ne pas avoir accès à la ville de l’autre côté du fleuve Yukon. Entre fin octobre et début décembre, c’est la période d’embâcle du fleuve, qui peut durer de deux à huit semaines. Cette année, alors que février débute, le passage n’est toujours pas possible à l’endroit habituel.

Lors d’un embâcle classique, la glace bloque un passage étroit du fleuve en aval de la ville, permettant à la population de traverser la rivière une fois la couche de glace stabilisée et suffisamment épaisse, en général de quelques jours à une semaine après l’embâcle. Au cours des semaines qui suivent, le chemin qui traverse le fleuve est de plus en plus large, et éventuellement élargi par des équipes humaines, puis lissé afin de permettre la circulation de véhicules de type pick-up ou 4×4.

Pendant la deuxième quinzaine de décembre, la construction d’un pont de glace peut commencer une fois la glace assez épaisse. De l’eau est alors régulièrement pompée sur la surface du fleuve gelé afin d’épaissir continuellement la couche de glace, au point où elle devient assez épaisse pour faire circuler des poids lourds (jusqu’à 40 tonnes).

Pour la quatrième fois en huit ans, la situation n’est pas habituelle, puisque la glace du fleuve s’est figée en amont de la ville, à la confluence de la rivière Klondike.

De nombreux facteurs pour cette situation inhabituelle

Suite à de fortes débâcles et des précipitations abondantes ces dernières années, la rivière Klondike a transporté plus de sédiments et un banc de sable s’est formé à la confluence des deux cours d’eau.

Si le début d’hiver est doux, la glace d’automne (dite slush) a du mal à s’épaissir et l’embâcle prend plus de temps, laissant le temps au niveau du fleuve de baisser progressivement. Et plus le niveau du fleuve est bas lors de l’embâcle, plus il y a de chances que la glace, une fois assez épaisse, bloque sur le banc de sable, créant un goulot d’étranglement naturel du fleuve.

Suite à cela, une large zone d’eau libre se crée en aval, et il faut encore plusieurs semaines pour que l’eau gèle d’une rive à l’autre, le courant du fleuve ralentissant le processus.

Le 22 janvier, le gouvernement du Yukon précisait qu’il continuait « de surveiller les conditions du fleuve Yukon. Bien que la rivière montre des signes de formation de glace, les conditions ne permettent pas la construction d’un pont de glace pour le moment ».

Interrogé sur la question, le Dr Benoit Turcotte, hydrologue spécialisé dans la formation des glaces dans les systèmes fluviaux en régions nordiques, confirme que la situation actuelle est compréhensible. Selon lui, « la douceur de novembre n’est pas seule responsable de cet embâcle, ni le simple changement climatique. Entrent en jeu également les fortes crues printanières de 2013 et 2023, un débit et un niveau du fleuve bas lors de l’embâcle ». Il considère aussi que les activités minières le long de la rivière Klondike jouent également un rôle dans le dépôt accentué de sédiments à la confluence.

L’impact sur la population

Benoit Turcotte partage l’opinion générale des personnes qui vivent à Dawson : « Il me parait utopique de croire a la réalisation d’un pont de glace a l’endroit habituel », estime l’hydrologue. « Les dernières zones libres de glace d’une rivière tardent énormément à geler parce qu’il y a de la chaleur résiduelle dans le système de même que des courants qui retardent la formation du couvert de glace. »

Pour Gaby Sgaga, résidente d’expression française de West Dawson, cet hiver est plus difficile physiquement et mentalement dû au fait de prendre la motoneige régulièrement pour se rendre en ville. « Nous avons de la chance d’avoir tout de même un chemin d’accès en ville, mais il y a toujours de quoi s’inquiéter. Le trail a-t-il disparu suite à une chute de neige ou sous les congères? La glace est-elle bonne? L’usure sur la motoneige… Nous avons eu quelques jours à -45 et voyager dans ces conditions même pour un court trajet est un challenge. Je suis organisée pour vivre simplement et ne pas dépendre de la ville pour des livraisons de propane ou d’eau et c’est une chance de pouvoir être autonome », explique-t-elle. « Cet hiver montre bien à quel point il est important d’être préparé et équipé en conséquence pour vivre de ce côté de la rivière. »

D’autres personnes interrogées se disent frustrées de voir que le gouvernement persiste, à cette date assez avancée dans l’hiver, à laisser penser que le pont de glace pourrait encore se former à l’endroit habituel. « Personne n’est naïf au point d’y croire. Entendre le gouvernement dire que donner un moyen de traversée aux résidents de West Dawson est une priorité est vraiment prendre les gens pour des idiots, quand nous nous sommes organisés sans aide depuis deux mois », affirme notamment Antoine Girard, résident de West Dawson.

Dans une année comme celle-ci, la population du côté ouest de la ville de Dawson doit faire un long détour pour aller en ville, traversant le fleuve Yukon bien en amont de la ville, longeant par la suite la rivière Klondike pour retomber sur la route qui mène à Dawson. Un détour de près de 15 km dans un premier temps, moins une fois que des trajets plus courts deviennent possible.

Cette année cependant, pour la première fois, les résidents de West Dawson ne pourront vraisemblablement pas rejoindre la ville autrement qu’à motoneige, en traîneau à chiens, à ski ou à pied.

Fin janvier il n’y avait toujours pas de glace qui permettrait une route temporaire pour traverser le fleuve, même avec des véhicules légers.

Il semble peu probable à cette heure qu’il soit possible cette année de construire un pont de glace à l’endroit habituel, toujours complètement libre de glace fin janvier.

Certains résidentes et résidents de West Dawson devant se rendre en ville tous les jours pour travailler ont dû déménager temporairement en ville s’ils n’ont pas de moyens de transport adaptés. D’autres continuent de profiter de l’hiver, jouissant d’une longue période de calme, coupé·e·s du monde jusqu’au printemps.

Mais la vie ne s’arrête pas à West Dawson. Le système d’entraide permet aux personnes dans le besoin d’être ravitaillées par d’autres gens qui peuvent aider, et les routes sont localement entretenues bénévolement en attendant que l’hiver passe. La saison n’est cependant pas terminée et le fleuve peut toujours réserver de belles surprises. Ainsi, en 2017, lors d’une situation similaire, la glace de rive a lâché fin février devant la ville, dérivant sur quelques centaines de mètres pour venir se bloquer en face de la ville. L’amas de glace formé ainsi d’une rive à l’autre avait de nouveau permis la traversée en face de la ville. Qui sait ce que réserve cette fin d’hiver aux résidents et résidentes de West Dawson?

Les commentaires s'afficheront une fois que vous aurez atteint la fin de l'article.