Le jour se levait au-dessus de l’horizon qui se trouvait au bout du bout du monde ce matin-là. J’y serais dans quelques heures. Cette réflexion insensée ne me faisait aucun pli sur l’indifférence. « Au point où je suis rendu » je me suis dit; « un peu de folie n’est que survie. »
D’ailleurs, que ce soit au camp 1 ou au camp 2 ou à la mine, je n’ai qu’à regarder autour de moi pour voir que je ne suis pas seul à penser comme ça. Dans les jours précédant le signal de départ, nous étions une centaine de camionneurs à nous tourner les pouces. Qu’est-ce que ça fait pour tuer le temps un gang de truckers à la couenne dure comme de la roche? La même chose que la plupart des gens normaux du reste de la planète fait : ça bullshitte.
Ça se promenait de table en table à se raconter leurs exploits du passé, mais surtout leurs bêtises. C’est bien plus drôle. Un Français vint s’asseoir à ma table. C’était sa première année sur la glace. Ça l’excitait autant que ça l’angoissait. Il voulait tout savoir. Il posait des tas de questions. Un autre Français, mais expérimenté celui-là, est venu nous rejoindre. Et un autre encore. Un Français de Tagish. Tous y allaient de leurs infos et de leurs conseils. Arrive un moment où je lui dis que, passé le relais à mi-chemin, il entrera dans la grande toundra… Sous le regard approbateur de mes compères, j’ai adopté un ton dramatique. Je lui dis que là, il verra ce que c’est du blanc. De la glace jusqu’au bout du ciel, ce ne sera que ça… Un jour, une fois ton œil aiguisé, tu la verras toi aussi : « la barrière bordant la fin du monde ». Les autres s’esclaffèrent avant de reprendre un sérieux approbateur. J’ai rajouté : « Et toi, pas plus fin, comme nous tous d’ailleurs, tu vas la passer cette barrière, et continuer. Et continuer encore pendant des heures à la recherche de tu ne sais pas trop quoi. Pire. Une fois ressorti, tu vas y retourner. Sans toujours ne pas savoir pourquoi ». Les deux autres se tordaient. J’ai repris : « Mais moi, je sais! Parce qu’une fois dans ce blanc dépourvu de repaires, ton esprit se laisse aller. Il va explorer des coins de ta cervelle ne fonctionnant pas sous les lois de la logique. On appelle ça aussi, virer fou. Et tu sais quoi : tu vas aimer ça. C’est pour ça que tu y retourneras. »
Bon, j’exagérais, c’était clair. Mais peut-être pas tant. Parce que, quand j’ai vu mes deux copains le fixer en hochant de la tête positivement, j’ai constaté qu’ils savaient de quoi je parlais.
Quelques jours plus tard, une fois la saison commencée, à la répartition de la mine avec un collègue, j’ai demandé à la gentille répartitrice de l’an passé si elle y travaillait à l’année ou seulement pour ce contrat. « Pas à l’année si je veux rester saine d’esprit ». « Alors, pourquoi tu reviens passer deux mois à tous les ans? » « Pour la même raison » qu’elle a répondu : « rester saine d’esprit ». « Parlant de mental », que j’ai rétorqué, « tu trouves ça sensé que mon copain ici présent quitte à chaque hiver sa magnifique Grèce natale pour venir se foutre dans cette neige jusqu’aux dents. C’est sain ça? »
L’autre répartiteur a rajouté son grain de sel : « peut-être qu’on a tous besoin d’une thérapie ». Finalement, la répartitrice a eu le dernier mot : « ou … c’est ça notre thérapie ». L’avenir nous le dira. On verra à la fin de la saison.
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