Dans les années 1970, je parcourais le monde en auto-stop, en train et en autobus, multipliant les petits boulots : plateforme de forage dans le golfe du Mexique, conserverie de saumon sur la côte ouest. Mais mon rêve le plus profond était de suivre la « Gringo Trail » jusqu’au sud de l’Amérique latine pour aller garder des moutons aux îles Falkland (Malouines), ce pays sauvage, sans arbres, battu par les vents des latitudes australes.
En 1979, rendu au Guatemala, je dus interrompre mon voyage pour gagner de l’argent. Je remontai travailler à la mine d’Elsa, au Yukon. Un soir, au bar, entre voyageurs baba cool racontant leurs aventures en Australie, en Inde ou en Amérique latine, je parlai de mon rêve. Le gars assis en face de moi me dit qu’il revenait justement des Falklands où il avait gardé des moutons. Sur un carton d’allumettes du magasin Madley’s de Haines Junction, il écrivit son nom, Alain Duhaime, ainsi que celui de la ferme de Port San Carlos, du gérant Allan Miller et du propriétaire K.C. Cameron. Les années passèrent, mais je conservai précieusement ce carton d’allumettes. À la retraite, je décidai enfin de réaliser ce rêve vieux d’un demi-siècle.
Manchots royaux à Volunteer Point, Falklands.
La guerre des Falklands de 1982 avait changé la donne. Les liaisons avec l’Argentine avaient disparu; il ne restait qu’un vol hebdomadaire depuis le Chili. Le 7 février 2026, j’atterrissais enfin à la base militaire britannique, seul aéroport des îles.
À mon gîte, j’expliquai ma quête. On m’apprit que le gérant Allan Miller était décédé peu après la guerre, mais que son frère habitait toujours près de Stanley. Celui-ci ne pouvait m’aider, mais me donna les coordonnées de Ben Bernsten, qui avait travaillé à Port San Carlos à l’époque d’Alain. Le lendemain, Ben m’emmena vers la ferme. En route, nous nous arrêtâmes aux mémoriaux britanniques et argentins, découvrant au passage l’histoire mouvementée des Malouines. Dans chaque ferme où nous passions, Ben racontait ma recherche. Très vite, les habitants connurent l’histoire de ce Canadien français venu retrouver la trace d’Alain Duhaime. Ben publia même ma quête sur Facebook, et les gens se mirent à fouiller dans leurs souvenirs.
Finalement, d’anciens chefs d’équipe de tonte se rappelèrent d’un gars qui était arrivé avec un Hollandais… et une superbe Suédoise nommée Eva. Cinquante ans plus tard, c’était encore Eva qui marquait les souvenirs. On me donna la mission de retrouver Alain Duhaime au Canada. Qui sait? Je n’ai pas gardé de moutons, mais un simple carton d’allumettes m’a permis de réaliser un rêve, celui de découvrir les Falklands.
De gauche à droite, Ben Berntsen, Yann et les propriétaires de la ferme à Port San Carlos aux Falklands (Malouines).
Falklands, Malouines ou Malvinas
À l’époque où l’Empire britannique dominait les principales routes maritimes du globe, les Malouines françaises et les Malvinas argentines sont devenues les Falklands britanniques.
Situé à l’est de l’Amérique du Sud, l’archipel fait partie de l’arc tectonique qui relie la Terre de Feu à la péninsule Antarctique. Pour les amoureux des grands espaces austères et dépourvus d’arbres, les noms des îles voisines évoquent l’aventure : Géorgie du Sud, Shetland du Sud, Orcades du Sud et Sandwich du Sud. C’est un univers dominé par les manchots, les albatros et les éléphants de mer.
Les Falklands comptent environ 3 700 habitants, dont près de 3 000 résident à Stanley, la capitale. Le reste de la population vit principalement dans les fermes dispersées sur les quelque 700 îles de l’archipel. À cela s’ajoutent environ 1 500 militaires stationnés à la base de Mount Pleasant depuis la guerre de 1982, qui a confirmé la souveraineté britannique sur le territoire.
Les îles sont exposées aux vents légendaires des quarantièmes latitudes rugissantes, des cinquantièmes hurlantes et des soixantièmes déferlantes. Ces mers déchaînées représentent un défi pour tous les navigateurs qui franchissent le cap Horn. Lors de mon séjour, j’ai toutefois eu droit à des conditions clémentes. En février, au début de l’automne austral, les températures variaient entre 15 et 16 °C et j’ai eu du soleil!
Les Falklands sont également un pays de laine. Pendant des générations, l’élevage ovin a constitué le pilier de l’économie locale. Certaines réformes foncières, inspirées de politiques similaires appliquées en Écosse pour limiter la propriété des propriétaires absents, ont cependant eu des effets inattendus. La subdivision des grandes exploitations a réduit la rotation des pâturages et contribué à l’érosion des sols.
Longtemps considérées comme un territoire isolé aux confins du monde, les Falklands occupent aujourd’hui une position stratégique grandissante à cause de l’essor du tourisme antarctique, des réserves pétrolières offshore et du krill, source de compétition alimentaire entre l’humain et les espèces animales.
L’environnement demeure fragile. La grippe aviaire a récemment frappé plusieurs colonies d’oiseaux marins et touché également des populations d’éléphants de mer. Il est difficile de rester insensible devant les carcasses d’animaux échouées sur les plages.
Malgré ces enjeux, les Falklands conservent un pouvoir de fascination unique. Pour les randonneurs, les passionnés de nature et les observateurs de la faune, l’archipel offre une expérience rare au bout du monde.
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