Yellowknife, 4 février.
Encore une fois, comme si je n’avais rien de mieux à faire, je retourne sur les routes de glace. Je ne sais pas pourquoi. Il faut croire que le Nord est vraiment magnétique.
Nous sommes arrivés un petit groupe de trois camions tard dimanche soir après deux jours de voyagement à partir de Whitehorse. À part la route super glissante d’un bout à l’autre, rien à signaler. Mais ça, la trail glissante comme une allée de curling de 2 000 km, c’est même pas à signaler. C’est toujours comme ça. À toutes les années. On roule les fesses serrées. L’angoisse est créée par la possibilité de se planter avant même que la saison soit commencée.
Mais cette année, à part une ou deux brisures, les 30 camions sont arrivés sains et saufs à destination. Tant mieux. Parce que c’est pas toujours comme ça. L’an passé, il y en a eu deux qui ont abouti dans le décor. Pas de blessures ni de dommages. Ce sont des choses qui arrivent. Ça part quand même mal une saison.
La première journée fut passée à s’enregistrer. Pendant quelques heures, on doit aller s’inscrire au bureau de la répartition, suivre un cours d’orientation et, une fois nos accréditations en main, ramasser notre carte de carburant et celle pour la cafétéria. Au cours de ces discussions, on nous a annoncé que la saison commençait ce jour-là. Chargement de 25 camions pour débuter. Une cinquantaine de camions la deuxième journée. Mon tour sera pour demain. Les camions chargés hier partaient aujourd’hui. Qu’à cela ne tienne, ils annonçaient déjà la fermeture de la route à mi-chemin à cause d’un blizzard.
Peu importe dans quelle direction la société s’en va, c’est à peu près garanti qu’il y aura un virage à 180 degrés par la génération suivante.
Alors, on s’assoit et on attend. J’en ai profité pour finir de fignoler quelques installations dans mon camion. Ma caméra pour filmer la route, une tablette de ma confection pour y déposer mon téléphone où quelques livres audio sont emmagasinés, etc. Mais une chose que je n’ai pas installée cette année est ma radio satellite. J’ai le goût de retourner en arrière. Voir comment je survivais avant les ondes à portée de tous et en tout temps. Quand je roulerai dans la toundra, il n’y aura pas de blabla. Pas de pronostic d’apocalypse mitraillée à longueur de journée. Pas de menace de voir le système de santé s’écrouler. Pas de bourdonnage autour de la tête non plus à nous gaver vers les nouvelles tendances. Et tout ça bien souvent dans la même émission. Ce qui m’agace le plus dans tout ça c’est qu’ils ont le culot d’appeler ça des nouvelles. Ça fait au moins 30 ans qu’on entend les mêmes refrains.
Mais par-dessus tout, pas de cassage d’oreille par les tambours et trompettes du Trumpiste. Ça va faire du bien. Je suis tellement tanné d’entendre tout un chacun spéculer sur ce que cet ange de l’enfer va nous faire subir. Entendre comment il faudra se défendre. Me faire raconter qu’il faut leur expliquer à quel point nous sommes un bon allié. Comment allons-nous nous venger?
Au final, je me demande s’il ne cherche pas simplement un peu d’attention. Si c’est le cas, on peut dire qu’il a réussi. Tout le pays ne parle que de lui. Mais il est clair qu’il a manqué d’amour quand il était petit. En ce qui concerne ses alignements, c’est certain qu’il y a de quoi d’inquiétant. Mais on en a vu d’autres n’est-ce pas? Et une de ces autres choses qu’on a déjà vue; celle que je remarque de plus en plus est : le ressac. Peu importe dans quelle direction la société s’en va, c’est à peu près garanti qu’il y aura un virage à 180 degrés par la génération suivante. Je me rappelle très bien de l’époque de mes parents qui fonctionnait selon des normes établies par les curés. Une nouvelle génération arrive et c’est le yéyé. À bas les conventions. Vive les cheveux longs. Les pantalons fleuris avant de les enlever pour faire l’amour en toute liberté. Le retour à la nature. Se contenter de peu pour survivre. Vivre en beatnik comme proposé par Bob Dylan et Jack Kerouac. Ça a duré le temps d’une floraison. Après, ce fut la surconsommation à outrance qui a été élevée au rang des divinités. Après avoir cru au paradis sur Terre, on s’est mis à craindre l’apocalypse tellement les bombes nucléaires poussaient comme des champignons. Après cette frousse passée, on a établi les libres marchés dans un nouvel ordre mondial. Quand on fait affaire, on ne fait pas la guerre, qu’on scandait. Ce règne aussi semble vouloir s’écraser. Maintenant, la volonté est à se refermer. Pendant tout ce temps-là, on s’est mis à prêcher l’égalité, dans les conditions sociales, économiques, entre les sexes, dans les divergences et toute une panoplie de diversités trop longues à énumérer. Comme d’habitude, dans toutes ces philosophies, il y a eu des oubliés. Ceux-là qui ne comprenaient pas trop. Et d’autres qui se sont essoufflés de continuellement courir derrière les nouvelles vérités qui n’arrêtent pas de foisonner. C’est pour ça que les ressacs ne m’énervent pas tant. Il y aura certainement un ressac au ressac précédent. C’est comme ça les sociétés. C’est une question de balancier. Alors, c’est pour ça que, cette année, je vais essayer d’oublier tout ça pour un moment.
D’ailleurs, la direction vers laquelle il s’en va le monde, que je le sache ou pas, il va y aller pareil.
Cette année, je vais essayer de me concentrer sur ce qui se passe autour de moi. Même si je sais déjà ce que je verrai dans cette toundra. Ce ne sera que du blanc. On verra bien ce qui en ressortira. Ça pourra pas être pire que les nouvelles.
Pus de nouvelles, bonnes nouvelles. Peut-être pour ça après tout que j’y retourne tous les ans.
Pas de radio. Pas de nouvelle. Pour un bout, plus de Trump en trompette.
À la revoyure.
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