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Sociétés autochtones : de puissants rouages

L’appareil Pilatus Porter, acquis par Icefield Discovery grâce à la collaboration avec la société de développement Kluane Dana Shäw, vole au-dessus du territoire traditionnel de la Première Nation de Kluane. — Photo : Bronwyn Goodwin-Williams
L’appareil Pilatus Porter, acquis par Icefield Discovery grâce à la collaboration avec la société de développement Kluane Dana Shäw, vole au-dessus du territoire traditionnel de la Première Nation de Kluane.
Photo : Bronwyn Goodwin-Williams

Les sociétés de développement autochtones sont de puissants rouages de l’économie yukonnaise. Discrètes, ces entreprises de propriété communautaire œuvrent à la création de richesse pour leurs communautés. Ces entreprises participent au processus de réconciliation en stimulant le développement du territoire tout en l’orientant en fonction des valeurs autochtones locales.

Incarnations de l’autogouvernance et de cultures uniques

Les 14 sociétés de développement autochtones du Yukon sont les propriétés de leur gouvernement local respectif. Dans la plupart des cas, elles ont été établies à la suite de négociations ayant mené à la signature d’ententes d’autogouvernance. Puisque les gouvernements autochtones ne sont pas autorisés à générer des profits, les sociétés de développement sont appelées à remplir ce rôle afin de soutenir les services à leur population et favoriser l’émancipation financière des nations autochtones du Yukon.

En échange de transferts de souveraineté territoriale, des fonds de compensation ont été octroyés aux gouvernements signataires. Une partie de ces fonds a pu servir de capital de démarrage pour les sociétés de développement autochtones. Une exception notable est la société de développement Dena Nezziddi de Ross River, qui s’est développée sur un modèle d’autofinancement, puisque les négociations d’autogouvernance de la nation Kaska sont encore en cours. « À l’heure actuelle, il y a bien au-delà de 400 millions de dollars dans les fiducies des sociétés de développement autochtones du Yukon », indique Stephen Mooney, président de la Société de développement Kluane Dana Shäw.

Par leur culture particulière, les sociétés de développement autochtones du Yukon tendent à évaluer le retour sur investissement à la fois en termes de développement social, économique, et de protection du territoire. Cette approche de « rendement triple » peut s’appliquer à des secteurs aussi variés que le tourisme, l’agriculture, les mines, l’aviation, les télécommunications, la construction, l’immobilier ou les énergies renouvelables.

Structure et champs d’action

Ces entités sont gérées par un conseil d’administration nommé par le gouvernement local, et dirigées par des professionnel.le.s, notamment de la finance et des affaires. Chaque société est unique, ayant un modèle d’affaires et une structure qui lui est propre. Elle comporte souvent plusieurs branches. Par exemple, un organisme à but non lucratif (OBNL), une fiducie, ainsi qu’un nombre plus ou moins grand d’entreprises subsidiaires de structure corporative, en partenariat limité ou en participation.

Les branches de type OBNL gèrent des projets porteurs de richesse et d’emploi pour la communauté, sans générer de profit. « C’est la partie OBNL de la Société Carcross/Tagish Group of Companies [CTGC] qui gère l’entretien des pistes de vélo du réseau Single Track to Success », explique par exemple la francophone Amélie Druillet, directrice des opérations de CTGC.

Les fiducies sont au cœur des sociétés de développement et interviennent plus directement dans l’économie. Elles investissent du capital de risque, et permettent le développement de nouvelles entreprises ou l’acquisition d’entreprises déjà établies. Les sociétés de développement ont ainsi la capacité d’orienter le développement économique du Yukon.

M. Mooney cite l’exemple de la collaboration avec l’entreprise privée Icefield Discovery. « Nous avons un partenariat qui a permis à cet opérateur touristique actif sur le territoire de la Première Nation de Kluane d’acquérir un nouvel aéronef pouvant atterrir directement sur les champs de glace ». En retour, la société reçoit des dividendes pour son investissement, mais surtout s’assure que le développement sur son territoire se fait dans le sens de la réconciliation. Selon Sian Williams, copropriétaire d’Icefield Discovery, « l’acquisition de cet appareil n’aurait pas pu se faire sans Kluane Dana Shäw. »

L’équipe de Haa Chali travaille à la remédiation de sites miniers, représentée ici par Jade McLeod, Vince James et Shane Wally, accompagnés de la consultante Kirsten Hogan ainsi que par Derek Crowe.

Photo : Jan Zumer-Brewis

La puissance de la collaboration

Stephen Mooney indique que la vraie puissance des sociétés de développement autochtones se révèle lorsqu’elles agissent à plusieurs. « Pour mon organisation, le futur, ce sont les Premières Nations qui collaborent pour mettre notre capacité financière en commun afin de pouvoir faire de plus grands investissements et éviter la fuite de capitaux. »

Dès 2007, un consortium de sociétés autochtones regroupées sous l’entité RAB Energy Group a acquis l’entreprise Northerm, qui fabrique des portes et des fenêtres. L’entreprise locale établie en 1983 par les frères Borud a ainsi pu avoir accès à du capital pour s’agrandir et mieux servir l’industrie de la construction yukonnaise tout en s’assurant que les profits, le centre décisionnel et l’expertise restaient au territoire.

M. Mooney cite également l’exemple de l’établissement récent de la compagnie Telco, copropriété de 13 sociétés de développement autochtones yukonnaises. En 2022, Telco a acquis 10 millions de dollars de fibre optique auprès de Northwestel pour la lui relouer pendant 20 ans. Plus récemment, Telco s’est jointe à d’autres sociétés de développement autochtones du nord du Canada pour former une coentreprise visant l’acquisition de Northwestel. « Les négociations en cours sont de l’ordre d’un milliard de dollars et pourraient faire de Northwestel la plus grande compagnie de télécommunication de propriété autochtone au monde », indique-t-il.

Enfin, NVD est aujourd’hui détenue à 51 % par des intérêts autochtones, dont plusieurs sociétés de développement du Yukon. NVD est une entreprise majeure dans le domaine de l’immobilier et de l’hôtellerie au Yukon. M. Mooney mentionne que « plusieurs Premières Nations ont investi dans NVD, et Kluane a été l’une des premières. »

Plutôt discrètes, les sociétés de développement autochtones du Yukon n’en demeurent pas moins des protagonistes importantes de l’économie locale. Elles procurent une agentivité particulière aux nations autochtones s’étant affranchies de la Loi sur les Indiens par des ententes d’autogouvernance. Par leur approche de « rendement triple », elles font rayonner les façons de faire de leurs actionnaires autochtones en partenariat avec les acteurs privés pour créer de la richesse durable au Yukon.

Une présence dans des secteurs variés

Les sociétés de développement économique investissent souvent dans des infrastructures essentielles à la vitalité et à la viabilité de leurs communautés. Par exemple, la station essence et l’épicerie du Centre Selkirk à Pelly Crossing sont la propriété de la société de développement autochtone locale (Selkirk Development Corporation). Même chose pour l’épicerie de Mayo, la propriété de Na-Cho Nyäk Dun Development Corporation, ainsi que pour le Bonanza Market à Dawson, la propriété de Chief Isaac Group of Companies.

Plusieurs entreprises œuvrant dans le domaine des sciences de l’environnement au Yukon sont la propriété de sociétés de développement autochtones locales. Haa Chali est, par exemple, la propriété de Carcross/Tagish Group of Companies. Mme Druillet confirme que «  dans le cadre de la décontamination des mines Venus et Arctic Gold and Silver, une des techniques à l’essai a été d’encapsuler les contaminants sur place.  »

Les sociétés de développement autochtones sont aussi très actives dans le domaine de la construction. Castle Rock, un constructeur spécialisé dans les infrastructures civiles développé par le duo père-fils Rick et Ron Bonnycastle, est par exemple la propriété de Dakwakada Capital Investments depuis 2010.

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