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le Jeudi 29 mai 2025 7:53 Société

La vie hors réseau des francophones à Dawson Ouest

Mary-Pier Bruneau, accompagnée de ses deux filles ainsi que Jean-Pierre Tremblay, son nouveau compagnon, traversant le fleuve dans une barque. — Photo : Mary-Pier Bruneau
Mary-Pier Bruneau, accompagnée de ses deux filles ainsi que Jean-Pierre Tremblay, son nouveau compagnon, traversant le fleuve dans une barque.
Photo : Mary-Pier Bruneau

À Dawson Ouest, une vingtaine de francophones vivent à l’écart du réseau, dans un environnement où le fleuve Yukon impose son rythme. Traversier en été, glace en hiver, embâcle et débâcle entre les deux. Ici, la nature décide du quotidien.

De l’autre côté du fleuve Yukon, à l’extérieur des limites municipales de Dawson, existe un monde à part : West Dawson (Dawson Ouest), un territoire sans eau courante ni électricité et sans règlement municipal… mais riche en liberté, entraide et débrouillardise.

Environ 200 à 250 personnes y vivent, réparties entre trois secteurs : le bas (Lower West Dawson), le haut (Upper West Dawson) et Sunnydale, une zone plus agricole. Parmi cette communauté, certain·e·s choisissent une existence en marge du confort moderne, entre autonomie, ingéniosité et lien étroit avec le territoire.

La communauté reste connectée

La communauté de Dawson Ouest est loin d’être isolée socialement. En témoignent les nombreuses formes d’entraide entre voisin·e·s et l’existence du groupe Facebook Freeze up!, qui compte près de 200 membres.

Géré par des francophones, ce groupe sert de lieu d’échange d’informations essentielles, particulièrement lors de périodes de transition entre les saisons. On y partage les conditions de la glace, les offres de transport, les nouvelles locales et on organise des activités sociales, reflet de l’esprit de solidarité qui règne de l’autre côté du fleuve.

Mary-Pier Bruneau : élever ses enfants en autonomie

Arrivée au Yukon en 2011, d’abord dans le secteur de Lower West Dawson, puis Sunnydale dès 2023, Mary-Pier Bruneau vit avec son nouveau conjoint et ses deux filles, Emma (11 ans) et Megan (9 ans), dans une petite maison posée sur un terrain de cinq acres. « J’ai la paix, ici. Pas de règlement! Et notre voisin le plus proche est à trois minutes de marche ». L’électricité provient de panneaux solaires, appuyés par une génératrice en hiver, et l’eau vient de la ville.

Pour l’école, ses enfants peuvent y aller tant que le traversier fonctionne ou que la glace est sécuritaire. Leur enseignant les appelle chaque jour pendant les périodes de blocage. « Ce sont des capsules de mathématiques et de français, afin de revoir ce qu’elles ont appris et pratiquer certaines notions », rapporte Hugo Turpin, enseignant au programme Confluence. Il leur demande également de tenir un journal de bord, afin qu’elles continuent de pratiquer leur français.

Lorsqu’elle travaille, Mary-Pier partage son temps entre le terrain et des remplacements pour les deux écoles en ville. Elle reconnaît que l’hiver est parfois rude. « L’état des routes devient difficile. L’eau des ruisseaux peut geler et déborder, et il faut parfois s’arrêter et sortir notre pic à glace du coffre pour adoucir la route. » Malgré tout, elle s’accroche à cette vie proche de la nature et de l’essentiel.

Marie-Eve Nolet avec son chien Nelson, à sa cabine de Sunnydale.

Crédit : Annie Maheux

Marie-Eve Nolet : une vie choisie entre la ville et le bois

Nouvellement arrivée à Dawson en avril 2024, Marie-Eve Nolet, 37 ans, est pompière forestière. Elle a d’abord campé dans le secteur du Dredge Pond, puis a habité à Sunnydale l’été, avant de poser ses valises à Upper West Dawson à l’automne. Contrairement à Mary-Pier, elle a un pied-à-terre en ville, qu’elle utilise notamment pendant les périodes de rupture d’accès. Cet hiver, elle a gardé la maison d’amis, sinon elle utilise une cabine fournie par son employeur. Elle essaye d’y rester le moins longtemps possible : cette année, pas plus de deux semaines.

« J’aime vivre seule, hors de la ville. J’ai choisi West Dawson pour être dans le calme, avec mon chien Nelson, un gros toutou à trois pattes, pas tout à fait conçu pour le Nord, mais plein d’amour », dit-elle en souriant.

L’hiver, elle fond de la neige sur son poêle à bois pour avoir de l’eau. « On devient vraiment conscients de notre consommation. J’aime aller couper mon bois, et ma latrine extérieure sans porte offre une vue magnifique sur les montagnes. »

Elle a aussi appris à s’autosuffire : en prévision de l’embâcle, elle prépare des réserves pour deux mois. Les produits frais sont rares, mais certaines fermes locales, comme à Sunnydale, vendent des légumes d’hiver, des œufs ou des pousses. « J’ai aussi mangé pas mal de lagopèdes que j’ai chassés sur la Top of the World Highway », dit-elle fièrement.

Ce qu’elle retient le plus, c’est l’entraide. « Quand on est isolés, les gens deviennent très généreux. Ceux qui ont des bateaux transportent les autres pour aller travailler. On se serre les coudes. »

Un territoire de liberté… et de solidarité

La popularité de Dawson Ouest est en hausse, ce qui aide indirectement à répondre à la pénurie de logements en ville. Mais, au-delà de l’aspect pratique, celles et ceux qui choisissent de s’y installer recherchent avant tout un mode de vie différent : plus simple, plus autonome, plus proche de la nature. Un quotidien qui repose aussi sur l’entraide entre voisins, l’inventivité, et un certain goût pour l’aventure.

Le 12 mai dernier, le traversier George-Black a repris sa place sur le fleuve, redonnant ainsi accès à la ville aux élèves et aux familles. Pour plusieurs résident·e·s de Dawson Ouest, cette reprise marque chaque année le retour à une vie active et connectée, après les longs mois d’isolement imposés par l’hiver.

Le traversier George-Black, pilier saisonnier depuis 1967

Mis en service en 1967, le traversier George-Black assure chaque année la liaison entre Dawson et sa rive ouest. Il circule 24 heures sur 24 durant toute la saison estivale, transportant véhicules et piétons gratuitement d’une rive à l’autre du fleuve Yukon.

À la mi-octobre, il cesse ses activités en raison de la formation des glaces. Cette période transitoire, appelée embâcle, est l’une des plus redoutées : la glace n’est pas encore assez solide pour marcher ou rouler, rendant la traversée impossible parfois jusqu’à cinq semaines. Les résident·e·s de Dawson Ouest se retrouvent alors temporairement isolé·e·s, sauf ceux prêt·e·s à débourser plusieurs centaines de dollars pour un vol en hélicoptère jusqu’à la ville.

Au printemps, la débâcle provoque une autre interruption des traversées, bien que plus courte. Certain·e·s habitant·e·s laissent leur véhicule du côté de Dawson et utilisent une barque lorsque les conditions le permettent, tandis que d’autres stockent nourriture et essentiels pour plusieurs semaines. Ce mode de vie exige anticipation, résilience et un fort esprit communautaire.

Le 12 mai dernier, le traversier George-Black reprenait ses interminables allers-retours entre chaque rive. Ici, transportant un riverain et un touriste prenant la direction de l’Alaska.

Photo : Yannick Pavard

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