Cette année, lors de la première session de ma 9e année, j’ai participé au programme Music, Arts & Drama (MAD), à l’école Wood Street. Cela a été une expérience incroyable pour moi; j’y ai exploré ma timidité, mes complexes, ma confiance en moi et mon sens artistique, et j’ai fini mon semestre la tête et le cœur pleins de précieux souvenirs et d’expériences magiques que je vais chérir toute ma vie.
Malheureusement, chaque rose a son épine. Celle qui m’a bien écorchée était que le programme se vivait entièrement en anglais. Ayant une foi aveugle en ma francophonie maternelle et ma routine d’ado franco-yukonnaise, que je croyais indestructibles, je ne croyais pas que cela m’affecterait tellement. En plus, j’ai toujours été une bonne élève alors je n’anticipais aucun problème. « Il faut beaucoup de naïveté pour faire de grandes choses », disait René Crevel. Sur ce coup, mon anticipation s’est avérée quelque peu naïve, en effet.
Donc, le 21 janvier, après avoir passé la première moitié de l’année à Wood Street, je franchissais les portes vitrées du CSSC Mercier pour la première fois en huit mois. J’étais loin de m’imaginer à quel point ma réinsertion à Mercier allait être rigoureuse.
Tout a commencé à dérailler lors de mon premier cours de français. Mon enseignante nous avait remis un petit questionnaire à compléter. Les questions étaient relativement simples, et gravitaient surtout autour de nous et de nos intérêts (qu’aimez-vous faire en dehors des heures scolaires, quel est votre sujet préféré à l’école, etc.). Un exercice simple, certainement pas de quoi se ronger les sangs. Et, pourtant, j’ai vite commencé à me mordre les doigts. Je n’arrivais pas du tout à formuler mes phrases correctement, tous les mots me venaient en anglais… Étant perfectionniste jusqu’aux os, j’étais en mode panique.
Les jours suivants étaient encore pires : je luttais pour écrire un paragraphe sans anglicismes, j’oubliais tous mes accords, et mon premier travail de français était parsemé de syntaxe anglophone, et ce alors que je ne faisais plus d’erreurs de syntaxe depuis la cinquième année. J’étais scandalisée, il semblait que j’avais oublié comment écrire en français.
La semaine suivante, j’en ai eu assez et je me suis lancée dans un camp de rééducation intensive de mon cru. Je m’immergeais donc jusqu’au cou dans la langue de Molière, n’écoutant strictement que de la musique francophone, lisant articles et chroniques de journaux francophones, et dévorant des romans classiques de tous genres autant que des albums Astérix. Je tentais désespérément de retrouver mon vocabulaire d’autrefois, ma fluidité, ma richesse, mon héritage. Je voulais être de nouveau capable de parler et d’écrire en bon français avec aisance. Et donc, entre les longues descriptions poétiques de Gabrielle Roy, les nombreux propos politiques de Michel C. Auger et les doux vers dramatiques de Cœur de pirate, j’ai petit à petit retrouvé ma francophonie. Mes réflexes redevenaient francophones, je progressais!
À peu près un mois et demi s’étant maintenant écoulé depuis le début de ma seconde session, je crois pouvoir dire que je me suis assez bien réajustée à la vie étudiante francophone du CSSC Mercier. Ça ne s’est pas du tout fait par miracle; ma cure de rééducation a duré au moins deux semaines avant de même commencer à faire effet. Néanmoins, mes notes, d’abord timides, ont commencé à remonter, et j’ai osé pousser un petit cri de victoire lorsque je me suis enfin débarrassée de mes erreurs syntaxiques. J’ai recommencé à participer aux activités culturelles de l’école, j’ai retrouvé mes ami·e·s francophiles et mon français m’est revenu. La réinsertion était ardue, certes, et ce n’est pas gagné, mais je crois être sur la bonne voie.
Après toutes ces aventures, j’ai donc un conseil averti pour les élèves et jeunes qui veulent étudier en anglais pour un temps. D’abord, je vous le recommande fortement; un changement d’air et de culture scolaire peuvent être très enrichissants et bénéfiques sur plusieurs plans. Cette possibilité est un bel atout de notre système d’éducation yukonnais. Cependant, je vous conseille fortement de ne pas prendre votre francophonie pour acquise. Continuez de lire et d’écrire en français, n’arrêtez pas! Parler en français avec papa et maman n’est pas suffisant. Il faut entraîner et entretenir son français comme il faut entraîner et entretenir son corps; si on l’abandonne pendant trop longtemps, on perd la forme et on est rouillé. Un petit peu chaque jour devrait suffire pour se garder en forme. Regardez des slams à la télé, lisez des magazines, écoutez des livres audios en français, sortez avec vos ami·e·s francophones, demandez à vos parents de corriger votre français. Vous ne le regretterez pas! Croyez-moi, c’est pas mal triste d’être rouillée dans sa langue maternelle, je ne vous le souhaite pas. Je me sentais comme une traître envers la francophonie en milieu minoritaire… Malgré tout, je dois le dire, je suis contente d’avoir cette expérience dans ma poche de jeans. Au moins, maintenant je sais comment il est vraiment facile de perdre son latin.
Rébecca Fico, 14 ans, est chroniqueuse pour l’Aurore boréale.
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