le Jeudi 18 juin 2026
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le Jeudi 18 juin 2026 11:33 Éditoriaux

Imperfectionnisme

Quelque chose d’imparfait, mais qui existe, a forcément plus de valeur que quelque chose qui n’a pas été achevé ou qui n’a pas été rendu public. Au Yukon Riverside Arts Festival, les artistes, quel que soit leur niveau (professionnel ou amateur) ont exposé avec courage et fierté des œuvres à travers toute la ville. On voit ici des œuvres réalisées lors d’une activité de peinture en extérieur, au centre jeunesse K’äjit-in Zho, géré par le KIAC. — Photo : Maryne Dumaine
Quelque chose d’imparfait, mais qui existe, a forcément plus de valeur que quelque chose qui n’a pas été achevé ou qui n’a pas été rendu public. Au Yukon Riverside Arts Festival, les artistes, quel que soit leur niveau (professionnel ou amateur) ont exposé avec courage et fierté des œuvres à travers toute la ville. On voit ici des œuvres réalisées lors d’une activité de peinture en extérieur, au centre jeunesse K’äjit-in Zho, géré par le KIAC.
Photo : Maryne Dumaine

Alors que les journées n’en finissent plus, qu’on planifie des vacances et que la saison des festivals commence, penchons-nous sur un concept : la perfection.

La fin des classes est le fameux temps de l’année où les parents voient débarquer à la maison toutes sortes d’artefacts : maquettes faites dans des boites à pizza et sculptures en glaise se taillent une place sur nos étagères. Cette année, ma fille m’a offert un pot en terre. Mais, au moment où elle me remettait l’objet décoré à la façon de la Grèce ancienne, au lieu de la fierté d’un enfant qui offre un collier de pâtes, c’est avec une pointe de honte qu’elle m’a dit : « Il est vraiment pas parfait, mais bon… »

Pourtant, il est beau, ce pot… Alors, c’est quoi la perfection?

Lors de la production de notre magazine estival, j’ai beaucoup pensé à cette idée. La perfection. Ou plutôt à notre obsession collective pour celle-ci.

Au grand dam de notre graphiste, Patrice, qui a dû user de patience : couleur à modifier, virgule déplacée, légende à ajuster… Bien sûr, en journalisme, la rigueur est essentielle. Nous avons la responsabilité de vérifier nos faits, de corriger nos erreurs et d’offrir l’information la plus juste possible. Mais que ce soit en journalisme, en art, ou dans la vie de tous les jours, pourquoi cette rigueur se transforme-t-elle en perfectionnisme?

Après tout, comme l’explique Bernard Werber dans ses récents balados l’Atelier des mondes, les méthodes euristiques (c.-à-d. les essais et erreurs) ont fait évoluer l’humanité. La découverte du feu, de la roue, de la pénicilline, de la fermentation sont autant de révolutions qui sont issues d’intuitions, d’erreurs ou d’approximations, et non pas du perfectionnisme.

Il questionne aussi : combien d’œuvres sont restées dans un tiroir, estimées comme imparfaites? Lui-même avoue que la version finale des Fourmis ne le satisfaisait qu’à 80 %. Mais il s’est rendu vulnérable et a proposé au monde quelque chose. D’imparfait à ses yeux, certes, mais quelque chose de fini.

La perfection n’est pas une condition de beauté. Regardons autour de nous. L’imperfection de la nature saute aux yeux : Branches inégales, pointes tordues… Trop de vent d’un bord, OK, l’autre bord sera plus fourni… Loin des standards stéréotypés, la nature n’aime pas la perfection. L’imperfection est partout. Dans cette pelouse pleine de pissenlits ou dans une saison qui commence un peu tard. Dans des enfants sales en pyjama qui mangent des guimauves autour d’un feu… Et si on devenait tous un peu plus imperfectionnistes?

Samedi passé, à Dawson, le Klondike Institute of Arts and Culture (KIAC) a reçu le prix Lacey. Le critère de ce prix prestigieux : reconnaitre des petits organismes qui font rayonner les arts bien au-delà de leur communauté. Peter Menzies, un des fondateurs de l’organisme, a expliqué les larmes aux yeux que, 26 ans plus tôt, le rêve fou d’avoir un centre des arts à Dawson était presque inatteignable. Et pourtant, plus de 25 ans plus tard, et dans une imperfection quasi constante, l’organisme resplendit. Il a permis à des centaines d’artistes de progresser, de créer et, d’à leur tour, de présenter des œuvres partout dans le monde. Même si, souvent, le résultat était sûrement imparfait à leurs yeux.

Le Yukon Riverside Arts Festival avait vraiment cela d’inspirant : autant d’artistes, et comme toujours à Dawson, autant de personnes atypiques, qui osent expérimenter sans savoir exactement où ces projets les mèneront. Autant de personnes qui lancent dans l’univers public des projets qui ont, pour le moins, la valeur d’exister. « Je n’ai aucune idée si cette soirée sera réussie ou pas. Mais ça ne peut pas être un échec. Soit ce sera un succès, soit nous aurons appris de notre expérience… », ai-je entendu au coin d’une rue bien animée.

Au moment où vous lirez ces lignes, notre magazine sera parti à l’impression. Peut-être qu’une coquille nous aura échappé, ou qu’un détail aurait pu être amélioré. C’est possible : nous ne sommes pas des machines.

L’imperfection qui circule aura toujours plus de valeur qu’un projet inachevé.

Pour ces quelques semaines d’été, je vous souhaite des successions de moments imparfaits. Des projets pleins de chaos, mais réels. Des créations approximatives, mais achevées. Que cet été vous apporte le meilleur de l’imperfectionnisme : des moments simples, humains, réels et en conscience. Bonne lecture, et bon été!

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