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le Jeudi 6 novembre 2025 7:42 Chroniques

Enseigner en territoire cri : une immersion qui transforme

Ma rue, en face de l’école élémentaire. — Photo : Lara Millet
Ma rue, en face de l’école élémentaire.
Photo : Lara Millet

Lorsque j’ai quitté Montréal en juillet 2023 pour rejoindre une communauté crie de la Baie-James, dans le nord du Québec, je savais que je m’engageais dans une aventure professionnelle et humaine hors du commun. Originaire des Cévennes, enseignante au Canada depuis 2018, j’avais déjà enseigné à Vancouver puis à Montréal. Mais quelque chose me manquait : la rencontre véritable avec les Premières Nations, la découverte de leurs savoirs, de leur territoire, de leur vision de l’éducation.

Aujourd’hui, après plus d’un an passé dans le Eeyou Istchee, je mesure à quel point cette expérience a bouleversé ma pratique pédagogique et ma compréhension même de ce qu’enseigner signifie.

Dès mon arrivée, j’ai compris que, pour enseigner ici, il fallait d’abord apprendre. La communauté m’a généreusement ouvert ses portes, m’invitant à participer aux activités qui rythment la vie collective. J’ai pris part à la découpe de l’orignal après une chasse, appris à préparer les peaux, à confectionner des mocassins et des parkas, à créer des boucles d’oreilles selon les techniques locales. Ces moments ne sont pas de simples activités artisanales : ils portent une mémoire culturelle, une relation profonde au territoire, une philosophie où rien n’est gaspillé.

Séance de fumage des poissons

Photo : Lara Millet

C’est en fumant le poisson avec les aînés, en marchant dans la neige avec des raquettes traditionnelles, que j’ai vraiment commencé à comprendre l’univers de mes élèves. Leurs références culturelles, leurs valeurs familiales, leur rapport au temps ne peuvent se saisir qu’à travers cette immersion concrète.

Le système éducatif cri repose sur des principes radicalement différents de ceux auxquels j’avais été formée. Ici, l’apprentissage passe d’abord par les sens et l’expérience directe. Les élèves apprennent en faisant, en observant, en expérimentant. L’enseignement se déroule fréquemment à l’extérieur, en lien étroit avec les saisons. Nous sortons pour observer la faune, comprendre les cycles naturels, récolter des plantes médicinales. Cette approche reflète une vision du monde où l’éducation ne peut être dissociée du territoire.

L’apprentissage collectif occupe une place centrale. Les élèves apprennent les uns des autres, dans un esprit de collaboration qui contraste avec la compétition valorisée ailleurs. Mon rôle s’est transformé : je suis devenue facilitatrice, guide, accompagnatrice d’un processus où les élèves construisent ensemble leurs connaissances.

L’une des particularités les plus marquantes reste l’adaptation du calendrier scolaire aux événements communautaires. La chasse à l’oie de fin mai, la pêche sur la rivière Rupert, la chasse au castor, à l’orignal et à l’ours rythment l’année. Ces activités ne sont pas des interruptions, mais des moments éducatifs prioritaires qui transmettent des savoirs écologiques millénaires et renforcent les liens entre générations.

Cette flexibilité m’a obligée à repenser totalement ma planification. J’ai appris à créer des ponts entre les contenus du programme officiel et la réalité culturelle de mes élèves, à intégrer les savoirs traditionnels, à respecter un rythme différent.

Aurores boréales au-dessus de la communauté de Waskaganish (cimetière)

Photo : Lara Millet

Randonnée autour de la communauté avec des raquettes traditionnelles

Photo : Lara Millet

Vue panoramique de la rivière Rupert

Photo : Lara Millet

Vue aérienne de la communauté crie de Waskaganish

Photo : Lara Millet

Tipi pour la pêche sur la glace, sur la rivière Rupert gelée

Photo : Lara Millet

Enseigner dans le Nord, c’est aussi affronter des défis considérables. Les réalités sociales sont complexes, les ressources matérielles limitées, l’isolement géographique pèse parfois. Ces difficultés exigent une adaptation constante et forgent l’humilité. J’ai dû apprendre à composer avec l’imprévisible, à accepter que mon action soit modeste, à trouver des solutions créatives.

Cette expérience m’a profondément transformée. J’ai développé une patience nouvelle, celle qui permet d’accueillir les imprévus sereinement, de respecter le rythme unique de chaque élève. J’ai compris l’importance du lien avec les aînés, détenteurs d’un savoir immense. J’ai appris à écouter véritablement, au-delà des mots, à respecter le silence comme espace de réflexion légitime. La transmission orale, si valorisée dans la culture crie, m’a rappelé que les récits partagés, les histoires racontées portent une force éducative irremplaçable.

Ours polaire mâle sur l’île Charlton

Photo : Lara Millet

J’appréhendais l’hiver nordique, ces semaines où les températures plongent jusqu’à -43 °C. Pourtant, j’ai découvert avec émerveillement que la vie continue pleinement. Les enfants jouent dehors, les familles se rassemblent, les activités communautaires se multiplient. L’hiver n’est pas vécu comme une épreuve, mais comme une saison riche en traditions et en beauté. Les aurores boréales qui dansent au-dessus de la rivière Rupert, les rencontres avec la faune arctique – j’ai même observé un ours polaire mâle sur l’île Charlton –, les randonnées en raquettes : autant d’expériences qui ont transformé mon rapport au froid et à la nature.

Si je témoigne aujourd’hui de cette expérience, c’est parce qu’elle incarne une autre façon de concevoir l’éducation. Enseigner en territoire cri, c’est accepter de sortir de sa zone de confort, de remettre en question ses certitudes, de se placer en position d’apprenante autant que d’enseignante. C’est retrouver l’essence même de l’éducation : apprendre ensemble, à hauteur humaine, dans le respect des différences culturelles et la reconnaissance de la richesse des savoirs autochtones. Une leçon d’humilité et d’humanité que je porterai toujours avec moi.

NDLR : Lara Millet est une journaliste qui a contacté l’Aurore boréale pour soumettre, bénévolement, un texte. Bien que ce texte ne soit pas dans notre ligne éditoriale, Mme Millet ne vivant pas au Yukon et le texte n’y faisant pas référence, il nous a semblé pouvoir vous intéresser, qui, malgré la distance, peut se reconnaître aussi dans ce témoignage touchant.

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