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le Jeudi 9 octobre 2025 7:47 Chroniques

L’économie sociale du Nord : croissance, changement et fragilité

« Dans l’ensemble du Nord, le nombre d’organisations d’économie sociale a augmenté d’environ 40 % depuis 2013. Il ne s’agit pas d’une progression uniforme. Le Yukon se démarque avec la plus forte hausse, soit près de la moitié d’organisations en plus qu’il y a dix ans », rapporte Vladyslav Hryhorenko. — Photo : Vladyslav Hryhorenko
« Dans l’ensemble du Nord, le nombre d’organisations d’économie sociale a augmenté d’environ 40 % depuis 2013. Il ne s’agit pas d’une progression uniforme. Le Yukon se démarque avec la plus forte hausse, soit près de la moitié d’organisations en plus qu’il y a dix ans », rapporte Vladyslav Hryhorenko.
Photo : Vladyslav Hryhorenko

Vladyslav Hryhorenko est un entrepreneur et stratège établi au Yukon, spécialisé dans l’innovation, la gouvernance et le développement économique dans le Nord.

Photo : Vladyslav Hryhorenko

Le Portrait 2023 de l’économie sociale du Nord, préparé par Chris Southcott de l’Université Lakehead dans le cadre du Réseau de recherche sur l’économie sociale du Nord du Canada (SERNNoCa), offre un regard important sur l’évolution des organisations communautaires dans le Nord au cours de la dernière décennie. La dernière étude de ce type remontait à 2013. Ce nouveau rapport fournit donc une mise à jour essentielle sur l’état actuel du secteur et sur les défis auxquels il fait face. La lecture de ce rapport ressemble moins à une analyse statistique qu’à une rencontre avec un vieil ami dont les défis sont familiers, mais dont la croissance est dis- crètement significative.

Dans l’ensemble du Nord, le nombre d’organisations d’économie sociale a augmenté d’environ 40 % depuis 2013. Il ne s’agit pas d’une progression uniforme. Le Yukon se démarque avec la plus forte hausse, soit près de la moitié d’organisations en plus qu’il y a dix ans. Le Labrador affiche également une croissance remarquable, même si sa population a légèrement diminué au cours de la même période. Le Nunavut et le Nunavik ont connu une augmentation régulière, en grande partie liée à la création de garderies et de groupes de services sociaux qui répondent aux besoins en matière de pauvreté et de logement. Les Territoires du Nord-Ouest, pour leur part, comptent moins d’organisations qu’auparavant, une tendance qui reflète la baisse de la population ainsi que l’absence d’un registre central pour répertorier les nouveaux groupes.

Les types d’activités menées racontent aussi une histoire intéressante. Le sport et les loisirs ont toujours occupé une place importante dans le Nord, et leur rôle s’est encore renforcé. L’éducation est devenue un domaine majeur, avec de nouvelles organisations œuvrant en petite enfance, en alphabétisation et en formation. Ces évolutions reflètent les priorités des communautés axées sur la jeunesse et le bien-être. En même temps, l’importance relative des organisations religieuses a diminué, ce qui indique que d’autres formes d’association communautaire prennent maintenant une plus grande place.

Au-delà de ces tendances générales, d’autres segments du secteur ont aussi connu des changements notables. Les organisations artistiques et culturelles ont augmenté en nombre et demeurent un élément dynamique de la vie communautaire nordique. Les groupes de droit, de plaidoyer et d’engagement politique se sont également multipliés, témoignant d’une voix civique plus forte. Les associations professionnelles et les regroupements d’affaires sont présents, mais leur part relative a diminué. Les organismes de santé, de logement et de développement continuent de fournir des services essentiels dans des endroits où les infrastructures et les services sont limités. Même de petits regroupements environnementaux et des coopératives dans le commerce et les services financiers maintiennent leur présence. Ensemble, ces activités variées illustrent que l’économie sociale du Nord n’est pas unidimensionnelle, mais un réseau d’organisations reflétant la complexité des besoins communautaires.

Les pressions du marché du travail façonnent fortement ce paysage. L’enquête souligne que des salaires peu compétitifs, le roulement du personnel et la pénurie de logements compliquent la pérennité des opérations. Mais, au-delà de ces défis immédiats, un enjeu plus profond concerne les compétences et la formation. De nombreuses organisations doivent renforcer leurs capacités en gouvernance, en finances et en prestation de programmes, tout en développant de nouvelles expertises en systèmes numériques, en gestion des données et en services technologiques. Le développement des compétences pour le personnel et les bénévoles devient central à la survie, car on attend des organisations qu’elles livrent des résultats professionnels avec des ressources très limitées. Les programmes de formation et les occasions d’apprentissage entre pairs peuvent aider, mais la rareté de personnes prêtes et capables d’assumer ces rôles demeure une préoccupation structurelle.

« Malgré ces obstacles, l’économie sociale du Nord s’est renforcée au cours de la dernière décennie. »

L’analyse de la direction de ces organisations révèle un modèle qui témoigne de leur résilience. Les femmes continuent de représenter la majorité des directrices générales et des membres de conseils d’administration. De nombreuses organisations existent depuis plusieurs décennies, preuve que, une fois créées, elles tendent à perdurer malgré l’incertitude. Les communautés autochtones demeurent le principal groupe desservi, ce qui reflète la réalité selon laquelle les organisations d’économie sociale sont souvent en première ligne pour offrir des services là où les systèmes publics laissent des vides. L’enquête réalisée dans le cadre de l’étude indique que près du tiers des organisations ont vu leur base d’usagers croître au cours des trois dernières années, démontrant ainsi leur rôle vital alors que les populations augmentent et que les besoins se multiplient.

Les défis décrits dans le rapport sont familiers à quiconque travaille dans ce secteur. Le financement reste la préoccupation centrale. De nombreuses organisations sont coincées dans un cycle de propositions à court terme et d’ententes précaires, ce qui limite leur capacité à planifier ou à retenir le personnel. Les salaires sont souvent peu compétitifs par rapport à ceux offerts par les gouvernements ou le secteur privé, entraînant un roulement et l’épuisement du personnel. Le manque de logements abordables dans de nombreuses communautés nordiques aggrave le problème, car, même lorsqu’il est possible de recruter du personnel, il n’y a parfois aucun endroit où se loger. Le recrutement et la formation de bénévoles ajoutent une pression supplémentaire, en particulier dans les petites communautés où le bassin de personnes disponibles est déjà restreint.

Depuis la réalisation de l’enquête, ces pressions sont devenues encore plus visibles. En janvier 2024, le conseil d’administration de Centraide Yukon a voté à l’unanimité pour dissoudre l’organisation, mettant fin à trois décennies de travail communautaire. La Chambre de commerce du Yukon a également annoncé fermer ses portes en juin 2025 après des difficultés financières et de leadership prolongées. Ces événements rappellent que même les organisations bien établies ne sont pas à l’abri des forces identifiées dans le portrait de 2023. À mesure que les sources de financement se resserrent et que les attentes des gouvernements et des bailleurs de fonds augmentent, les organisations sont encouragées à collaborer, à partager des services et à trouver de nouvelles façons de produire de l’impact. Les risques dépassent les finances. L’épuisement des bénévoles est une préoccupation constante, la relève des conseils d’administration est incertaine dans de nombreuses communautés, et de nouvelles pressions, comme la cybersécurité et l’intelligence artificielle, ajoutent des couches de complexité. La survie dépend de plus en plus de la capacité des organisations à se réinventer et à s’adapter à ces demandes changeantes.

Malgré ces obstacles, l’économie sociale du Nord s’est renforcée au cours de la dernière décennie. Elle l’a fait non pas parce que les conditions étaient faciles, mais parce que les communautés continuent de créer des organisations pour répondre à leurs besoins lorsque aucune autre solution n’existe. Cette détermination se reflète dans les données et se confirme par les témoignages des dirigeants qui ont pris le temps de participer à l’enquête. Le portrait qui se dégage est celui d’une croissance accompagnée de fragilité. L’énergie ne manque pas dans le Nord. Ce qui fait défaut, c’est un soutien prévisible et à long terme qui permettrait à ces organisations de se concentrer moins sur leur survie et davantage sur le service à leurs communautés.

Le rapport montre clairement que l’économie sociale du Nord n’est pas un élément secondaire du développement de la région, mais bien une base essentielle. La croissance des organisations dans l’éducation, les loisirs et les services sociaux démontre que les communautés investissent leur propre énergie dans l’avenir. En même temps, la lutte persistante pour la stabilité du financement et la pression causée par le roulement du personnel illustrent la fragilité de cette base. Comprendre ces réalités est la première étape pour créer un environnement de soutien qui permettra à l’économie sociale de continuer à façonner le Nord dans les années à venir.

Vladyslav Hryhorenko est un entrepreneur et stratège établi au Yukon, spécialisé dans l’innovation, la gouvernance et le développement économique dans le Nord. Il œuvre à l’intersection des affaires publiques et de l’économie politique, en créant des partenariats et des stratégies qui stimulent l’entrepreneuriat et renforcent la capacité du Yukon à assurer une croissance durable.

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