Quand Louis-Edmond Hamelin retourne à son hôtel, « gelé comme une corde », un matin glacial de 1965 après une excursion en ski de fond à Yellowknife, il sait qu’il vient de vivre quelque chose d’unique qui n’est pas lié au froid, mais à bien « l’état d’être nord ». Ce sera donc la naissance du mot nordicité que ce géographe (aussi penseur, chercheur, membre de l’Assemblée législative de Yellowknife et encore plus) s’apprêtera à définir dans les années qui suivront.
En 1976, Louis-Edmond Hamelin proposera un indice appelé VAPO basé sur des caractéristiques physiques comme la latitude, la moyenne de température en été, les types de glaces, les types de végétation, la population, etc., afin de mesurer la nordicité d’un territoire. Il exposera l’idée d’un Québec inclusif, rappelant aussi qu’il n’y a pas de Québec méridional sans le Nord ni sans les peuples autochtones. À l’époque, il reconnaît aussi que le Nord aura besoin de vision panterritoriale, d’une grammaire autochtone/non autochtone et de créativité. Depuis, le concept de la nordicité a beaucoup évolué. On dit de la nordicité qu’elle détermine la personnalité des territoires nordiques et qu’elle personnifie une grande proximité physique et relationnelle avec un territoire nordique boréal, ce dans l’hémisphère Nord de la planète.
Vous vous demandez probablement où je veux en venir avec mon idée de terroir et de plat de résistance en lien avec le concept de nordicité de monsieur Hamelin.
Il faut savoir que le Yukon abrite plus de 1 250 espèces de plantes vasculaires, comme les plantes qui ont des fleurs, les prêles, les fougères et les conifères. Ces plantes se distinguent des mousses, des algues, des lichens et des champignons. Au Yukon, on trouve aussi au moins 500 espèces de champignons et des centaines d’espèces de lichens.
Si on habite le Yukon, on sait aussi que les plantes du territoire yukonnais et des champignons utilisés chez les membres de la Première Nation de Carcross/Tagish jouent un rôle essentiel dans la survie alimentaire et médicinale des peuples des Premières Nations du Yukon, et ce depuis les temps immémoriaux. Pour en apprendre sur les plantes et leurs fonctions et afin de pouvoir en partager la connaissance, il aura fallu à ces peuples s’arrêter, les regarder, les écouter et les découvrir, ce au fil des saisons et de la géographie du Yukon, car certaines plantes se sauvent du froid et de sa rudesse, tandis que d’autres y résistent.
Cueillir et cuisiner le terroir yukonnais comme acte de résistance : plantes, baies, graines et saumons sauvages, baies d’orge locale concoctées et servies sous différentes formes sur des plats faits d’argile du Yukon ou sur une rondelle de pin. La source d’inspiration : réduire son empreinte écologique ou encore revendiquer l’espace vert d’un voisinage, comme celui de Valleyview.
Lorsqu’en 2021, moi, la biologiste, naturaliste et artisane ou artiste selon ce que l’on choisit, j’ai décidé de pousser ma pratique de la cueillette et de la cuisine de plantes sauvages locales, d’y débusquer un champignon ici et là et d’en cuisiner des plats de résistance rassembleurs, parfois doux, parfois évocateurs et toujours aussi nourrissants durant la longue saison enneigée, j’ai compris l’importance de la relation au terroir yukonnais. J’ai compris l’importance de m’arrêter, de regarder, d’écouter et d’y découvrir leurs beautés, leurs caractéristiques et leurs saveurs. Comme citoyenne engagée, j’ai compris que cela me permettait de réduire mon empreinte écologique et de décoloniser mon garde-manger. Comme artiste ou artisane, j’ai compris aussi que de partager mes expériences de cueillette et de cuisine avec les plantes du Yukon, ce à travers des anecdotes, mes recettes, des images et des plats que je confectionne avec de l’argile locale, allait être l’outil artistique facilitateur ou en quelque sorte mon acte/plat de résistance afin de mieux raconter ma relation à la nordicité yukonnaise et à son terroir. Sans oublier aussi d’y éveiller un appel à l’action.
La recherche à propos des plantes sauvages que je cueille sur le territoire yukonnais, qu’elles soient indigènes ou non, les méthodes de conservation utilisées et la façon créative de les conceptualiser et de les cuisiner relèvent d’une pratique contemporaine inspirée par le savoir-faire et la mémoire de nos ancêtres.
À la lumière de Louis-Edmond Hamelin qui, en 1965, venait de vivre « l’état d’être nord », je peux affirmer que, lorsque je mange et partage un repas de cueillette, je me sens totalement dans cet état. Et vous qui cueillez, chassez ou pêchez, comment vous sentez-vous?
Sylvie Binette se passionne pour le Nord depuis maintenant 45 ans. Elle a vécu à Kapuskasing (Ont.), à Yellowknife (T.N.-O.), à Umeå (Suède) et au Yukon. Cette coureuse des bois aime bien partager ses connaissances.
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