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le Jeudi 4 mai 2017 14:11 Société

Chronique d’un camionneur : La saison est terminée

Photo : Marie-Claude Nault
Photo : Marie-Claude Nault

Le soleil commence à taper fort sur la neige qui gonfle par sa fonte la rivière Blackstone et Engineer Creek. Elles sont sur le bord de déborder. Les perdrix battent les ailes comme des tambours sur la route redevenue en gravelle. Les cygnes ont formé leur couple et font leur nid. On arrive en mai. Ça achève. À moins de me tromper, je pense que j’en suis à mon dernier voyage avant que le pont de glace sur le Mc Kenzie ou sur la Peel lâche. En fait, ce n’est pas le pont de glace qui lâche, mais l’eau arrivant du grand lac des Esclaves, mille kilomètres au sud, qui submerge tout. Et ça, ça peut aller très vite. Je vous en signe un papier. Le matin, un mince filet d’eau se pointe en innocent et avant l’heure du dîner, il y a six pieds d’eau sur la glace. Quand on a appris à se moduler avec cette route, on en vient à l’attendre ce moment. On l’aime bien la Dempster, mais ça fait du bien de tripper sur autre chose pour un p’tit boutte. Des fois, on la considère quasiment sacrée, mais vient un temps où on s’en sacre. C’est mon cas. Je veux pus rien savoir. On donne tout ce qu’on a à donner dans le dernier droit. On garde les réparations du camion au strict minimum et on se croise les doigts pour garder tout cet équipement sur les roulettes. On est vidé. Vivement les éléments qui nous font arrêter. Dans le fond, c’est ce que j’aime du Yukon. Parce que des éléments, il y en a tout le temps. Et ils nous rappellent qu’ils sont les maîtres. J’aime ça de même. Je me dis que dans le Sud, ils auraient trouvé depuis longtemps une manière de contourner cet inconvénient qui ralentit et paralyse les profits.

Photo : Marie-Claude Nault

Photo : Marie-Claude Nault

Si je fais le bilan de l’hiver, malgré le froid intense qui était de retour cette année, on ne peut pas se plaindre de températures catastrophiques. À part à une occasion ou deux, la route n’a jamais fermé pour plus d’une journée à la fois. Les rivières mentionnées plus haut n’ont pas encore débordé. Pas d’avalanche sur le bord de la rivière Ogilvie n’a enterré ou soulevé de camions. Il y eut bien sûr quelques sorties de route à cause du blizzard, mais ça, ça fait partie de la game. Il faut aussi mentionner un carambolage absolument incompréhensible impliquant deux camions de la même compagnie. Il faut préciser pour ce dernier cas que cette compagnie était nouvelle sur cette route. La veille, un des chauffeurs un peu jeune me jeta un regard perplexe à Klondike Corner quand après s’être enquis des conditions de la route, je lui répondis de s’en méfier cette journée-là : « Tu la trouveras merveilleuse et sans avertissement, elle te lancera sous tes roues un spot de glace invisible à l’œil. » Deux minutes après avoir commencé leurs parcours, je l’entendis au radio dire à son copain qu’il n’y avait absolument aucun problème avec cette route. Et voilà. Une chance qu’il n’y a eu aucun déversement parce que j’en connais à Fort Mc Pherson qui auraient hurlé. L’accident est arrivé au beau milieu de la passe de caribous.

Je ne suis pas en général un grand donneux de conseils, mais là j’en ai un pour ceux qui penseraient monter par-là cet été : Énervez-vous pas le pompon. Prenez votre temps. Go slow. Surtout en été. Je sais bien qu’il y en a certains qui auront de la misère à me croire, mais cette route est dix fois plus traître en été qu’en hiver. Elle vous semblera avoir été mis là par les dieux surtout aux alentours des montagnes Tombstone et avant d’arriver à Eagle Plain, elle se sera transformée en ennemie mortelle qui a juré vous expulser par tous les moyens à sa disposition, juste parce qu’elle n’a pas le goût de vous avoir sur le dos cette journée-là. Tout le monde connaît « être dans le moment présent ». Sur cette route, c’est le temps de le mettre en pratique. Soyez attentifs. On part en vacances et lalala, ça fait donc du bien de se vider la tête. Pis, on se ramasse à l’envers sur la tête d’une épinette sans n’avoir aucune idée comment on a abouti là. Comme l’été passé. Il y avait un RV étalé sur un demi-kilomètre de long. Le poêle, les comptoirs, les lits et sièges étaient étendus sur le bord comme si un camion de démolition avait perdu sa cargaison. Il ne restait plus de toit ni de murs. Mais c’est encore mieux que cette pauvre touriste japonaise qui périt dans un carambolage se terminant dans un garde-fou.

Un autre conseil (c’est le dernier). Plus qu’un conseil, c’est plutôt une règle de conduite ignorée de la plupart des touristes : à chaque véhicule que vous rencontrez, bicyclette, marcheur ou quoi que ce soit qui bouge, ralentissez au point de presque arrêter. Vos roues sont des mitraillettes à roches. Sans compter le nuage de poussière que vous soulevez derrière vous. La plupart du temps, la route n’est pas très large, les côtés sont peu sûrs, et il est mieux de croiser quiconque avec la plus grande prudence. De plus, c’est poli.

De mon côté, il n’y a pas que mon camion et mon pauvre body qui sont fatigués, j’ai aussi la tête complètement vidée. On dirait qu’il n’y a plus rien de bon qui sort. Rien de mal non plus. Elle est juste vide. J’ai besoin de sortir de ma cabine à roulettes pour m’aérer l’esprit un petit peu. Faire un peu d’exercice. Retrouver de bonnes habitudes et quelques mauvaises (hé hé hé). C’est dans le plan. Alors, comme la route, je crois que je vais fermer les livres moi aussi jusqu’à ce qu’elle rouvre. Je vais prendre environ un mois de congé. J’ai le goût de partir sur un nowhere. Je ne sais pas où je vais aboutir. Ça sera peut-être en Asie ou à Ross River. Je reviendrai en juin. D’ici là, bon dégel.

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