Paul Eugène Birckel et ses enfants, dont son fils aîné, Paul Birckel.
Voici l’histoire fascinante de la famille Birckel, une épopée bien réelle, où l’histoire de la francophonie et celle des Premières Nations sont tissées du même fil.
Un départ dicté par le destin
Tout commence au début du siècle dernier. En 1902, dans le petit village de Rombach-le-Franc, en Alsace (France), Paul Eugène Birckel voit le jour. À des milliers de kilomètres de là, les frères Louis et Eugène Jacquot, eux aussi originaires de Rombach, se sont établis au Yukon. Arrivés trop tard à Dawson pour la ruée vers l’or du Klondike, ils se sont installés à Burwash Landing, où ils gèrent un poste de traite et guident des personnes pour visiter l’arrière-pays. Leurs affaires sont florissantes.
Louis est marié à Mary Copper Joe, et Eugène à Ruth Dickson. Ils y bâtissent leurs familles, mais, au tournant des années 1930, Louis Jacquot revient en France pour y scolariser deux de ses enfants, Louis et Rosalie, faute d’école à Burwash. Il en profite pour chercher de la main-d’œuvre.
Son choix se porte d’abord sur un certain Joseph Estin. Mais le destin en décide autrement, comme le raconte Jean-Luc Fréchard, un descendant français de la famille Jacquot : « Joseph Estin était fiancé, et la jeune femme n’a pas voulu qu’il parte au Canada ». Sur un coup de tête et ayant à peine le temps de dire au revoir à ses proches, Paul Eugène, neveu des frères Jacquot, s’embarque alors pour une aventure qui va changer sa descendance à tout jamais, et avec elle, l’histoire des Premières Nations de la région de Haines Junction. À ses côtés, un autre comparse, Franck Bee, qui, lui, n’a pas eu de descendance.
Sur place, le jeune Alsacien travaille fort. Il s’occupe des bêtes, cuisine, s’illustrant même lors d’une expédition de sauvetage sur les glaciers pour retrouver des alpinistes égarés. Il est ensuite marié à Lilly (Lily) Allen, une femme de la Première Nation Shadhäla yè ashèyi Kwadan (Champagne Aishihik). De cette union naîtra en 1938, sur les rives du lac Kluane, un fils : Paul junior, puis Rosalie (Rose), Lucie et Frank.
À droite, Gary Birckel (au fond) accompagné d’un de ses petits enfants, et Christine Rouvière (au centre), lors d’un repas de famille à la cabine de Klukshu.
Paul junior devient chef autochtone
Paul fils est élevé dans la culture de sa mère. Il est mécanicien dans les champs pétrolifères et passe seize ans à la Yukon Electrical Company, où il est parfois confronté au racisme et à la discrimination de l’époque. Il quitte son emploi en 1975 pour se consacrer aux revendications de son peuple.
En 1978, il est élu chef des Premières Nations de Champagne et d’Aishihik. Un rôle qu’il occupera avec ferveur pendant 20 ans. Sous son leadership, des avancées monumentales sont réalisées. Il négocie avec Ottawa l’une des premières ententes de revendications territoriales au Yukon. C’est d’ailleurs sa signature qui figure sur le document, dont on peut trouver une copie encore aujourd’hui, aux archives du Yukon, dans la section de l’histoire autochtone.
Ce combat pacifique permet d’assurer à sa nation 2 400 kilomètres carrés de terres, 27 millions de dollars, et la signature d’un accord d’autonomie gouvernementale inédit qui deviendra un modèle pour tout le Canada.
L’héritage de cet homme politique, honoré du prestigieux prix Indspire en 2000, ne s’arrête pas là : cogestion du parc Tatshenshini-Alsek, création du Centre des langues autochtones du Yukon, et d’importantes avancées sur la protection des enfants autochtones. Qui aurait pu croire que le fils d’un Français de France allait autant changer les avancées des revendications autochtones!
Un héritage à la croisée des chemins
Son lien à la nature, hérité de sa culture maternelle, était instinctif. Son fils Gary se souvient d’une compétition de survie en forêt organisée par le gouvernement territorial. Contre toute attente, c’est Paul qui l’a remportée, sans même utiliser d’instruments. « Il lui suffisait de connaître la terre, et de savoir que la mousse ne pousse que d’un certain côté des arbres », se remémore-t-il.
C’est plutôt son héritage français qu’il a bien failli perdre. Car son père, Paul Eugène, ne parlait plus le français et l’a donc peu transmis à ses enfants. Paul fils parle anglais, comprend le tutchone du Sud, langue de sa mère, mais ne parle plus la langue de Molière. Sa sœur Rosalie (Rose) se souvient de quelques comptines en français, raconte Christine Rouvière, cousine de Paul Birckel, mais c’est tout.
Un lien qui se reconstruit
Par le fruit du hasard, celle qui a épousé le fils de Rose est elle aussi née en France. Bouclant ainsi la boucle! C’est Marianne Nowicki. « Rick [neveu de Paul Birckel, fils de Rose] est très fier que nos enfants renouent avec l’héritage de France. Il ne parle pas français, mais quand je parle aux enfants, je crois qu’il comprend un peu. Moi, je parle à mes enfants en français, et, comme nous vivons en forêt, proche du lac Dezadeash, Rick leur enseigne aussi son mode de vie. »
Marianne, Christine, Jean-Luc, Rose, Maureen et Gary… Toutes ces personnes ont désormais repris contact. Grâce à des coïncidences parfois, comme la fois où le père de Christine a découvert dans un journal local alsacien l’histoire de son cousin. « Ma grand-mère me parlait souvent de ce cousin [Paul Eugène] qui était parti chercher de l’or. Moi, j’étais petite et j’espérais qu’il reviendrait un jour pour nous en donner », se souvient-elle en riant. « Mais il n’est pas revenu et les liens se sont perdus ». Alors, quand son père lui montre l’article du journal local, elle entreprend des recherches de généalogie mondiale, et trouve un numéro de téléphone. Elle appelle Paul, son petit cousin (leurs grands-mères étaient sœurs), et, dans un anglais approximatif, lui explique qui elle est. Pas loin de cinq minutes plus tard, il la contacte par fax, recréant le lien. Elle sera ensuite invitée à plusieurs reprises au Yukon.
D’autres fois, c’est Yann Herry, historien et président de la Société d’histoire francophone du Yukon, qui a entretenu ce lien. Avant son décès, Paul Birckel lui a remis une grande boîte, contenant tous les échanges, cartes de Noël, fax et extraits de naissance. « There you go », lui a-t-il dit. « Moi, je ne parle pas français, alors je te les laisse ». Depuis, Yann a classé les documents, et reçu les descendants des Jacquot et des Birckel à plusieurs reprises, organisant des visites à Haines, Haines Junction, Klukshu ou à travers le territoire.
En 2009, par exemple, treize cousins alsaciens ont fait le voyage depuis l’Europe pour rencontrer leurs familles d’Alaska et du Yukon. Le point d’orgue de ces retrouvailles s’est déroulé dans le camp de pêche traditionnel au saumon de Paul, à Klukshu. Dans ce décor majestueux, le chef autochtone a expliqué à ses cousins d’outre-mer le fonctionnement ancestral de la trappe à poisson. Autour d’un repas de saumon partagé dans des cabanes en rondins, deux mondes que tout semblait éloigner célébraient le lien familial qui les unissait.
Christine Rouvière, elle aussi, aura droit à cet accueil généreux et chaleureux. « La première fois que je suis arrivée, je me suis dit “mais qu’est-ce que je fais ici, je ne suis pas une aventurière!”. Ça m’a pris deux jours à m’adapter, mais j’ai été tellement bien accueillie! J’ai créé un lien fort avec Paul. »
En 2025, un autre groupe de la famille alsacienne est revenu au Yukon. Lors d’un rassemblement traditionnel près de Burwash Landing, la profondeur de cet héritage a frappé les visiteurs français. Jean-Luc Fréchard, qui était du voyage, se remémore le moment où la cheffe du camp a demandé à l’assemblée : « “Est-ce qu’il y a des descendants des Birckel?” Les trois quarts des personnes, dans ce camp autochtone, ont levé la main. C’était un moment très fort. »
Gary Birckel et sa femme Maureen gardent en mémoire Paul Birckel comme un homme qui appréciait vivre on the land, plus que l’homme politique. Ils sont restés en contact avec Christine Rouvière, qu’ils ont revue en France et au Yukon.
Paul, le père de famille, Paul le leader
Paul Birckel s’est éteint le 8 juillet 2021 à l’âge de 82 ans, laissant derrière lui son épouse, Kathleen (Kathy), enseignante de tutchone du Sud, avec qui il a partagé 61 ans de sa vie, et leurs trois enfants, Gary, Gail et Darrell.
Son fils Gary et sa femme, Maureen Birckel, décrivent plus le père et le grand-père proche des traditions de la Terre, que le chef. « Il ne parlait pas beaucoup du travail à la maison. On passait surtout beaucoup de temps ensemble dans les cabines à Klukshu, ou ailleurs, à chasser, pêcher… Il a d’ailleurs beaucoup emmené notre fils aîné dans la nature, il lui a beaucoup appris, ils étaient très proches. C’est la tradition autochtone. »
De son côté, Christine Rouvière a été marquée par le dévouement politique de cet homme : « Des fois, Paul faisait des siestes dans la journée. Il me disait que c’était parce qu’il ne dormait pas assez la nuit. Je lui demandais pourquoi, il me disait que c’était parce qu’il pensait à son peuple, et à tout ce qu’il fallait faire pour leur culture et leurs terres. »
Paul a permis de « ressouder les liens familiaux entre le Yukon et la France », estime Yann Herry. Il souligne que « l’histoire de la francophonie et l’histoire des Premières Nations sont complètement interconnectées ». Loin d’être isolées l’une de l’autre, ces communautés ont été intimement tissées par l’amour, l’aventure et le courage de ces pionniers et leaders qui ont su abattre les frontières.
Le chef Paul Birckel aura été le trait d’union vivant entre une modeste famille de Rombach-le-Franc et la puissante résilience des Premières Nations du Yukon. Sa cousine Christine Rouvière résume avec émotion : « C’était le plus grand des hommes. »
IJL – L’Aurore boréale
Quelques termes à connaître
Un poste de traite ou comptoir (Trading post) était un établissement de commerce qui servait de point d’échange où les marchands troquaient des produits manufacturés contre des ressources locales, comme les peaux d’animaux ou les fourrures.
Une entente de revendication territoriale (Land claim agreement) est un traité négocié entre les peuples autochtones et les gouvernements. Elle définit clairement les droits liés aux terres, aux ressources naturelles et, souvent, à l’autonomie gouvernementale. Ces accords protègent constitutionnellement les droits ancestraux et ont force de loi.
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