C’était mon premier voyage en truck. Sur le highway, j’veux dire. J’étais allé voir un voisin pour lui demander s’il ne voulait pas m’emmener faire un tour. Mon baptême s’est passé sur le siège du passager.
On avait roulé toute la nuit. Su’l matin on entrait enfin dans Naow Yaork, comme ils le disent à Brooklyn. On était au milieu des années quatre-vingt. La grosse pomme était en faillite. Elle était à moitié pourrite. Il ne restait que les pépins. Pour nous souhaiter la bienvenue, un défilé de cadavres de chars avec pus d’portes, pus de hood, pus d’roues, à moitié calcinées jonchaient les côtés des autoroutes ravagées. Plus personne les ramassait. Tout le monde s’en sacrait. On roulait dans un film post apocalypse plus vrai que vrai. Au-dessus de nos têtes flottait un gris indéfini. En dessous de nous aussi. L’asphalte était gris.
Quand on débarqué de la dernière autoroute, I’m a monkey a commencé à jouer à la radio.
Les distorsions des guitares résonnaient sur la brique des buildings cordés les uns contre les autres.
Le drum et les cymbales reproduisaient le son des poubelles qui roulaient dans les ruelles.
Pis après, ce fut Hey Hey, My My. Pas la version acoustique. La heavy. Ça fessait. « Rock ‘n’ roll will never die. » Mais tout était déjà mort. Et il n’était que huit heures du matin.
Il n’y avait pas de ciel. Seulement des espaces partiels vaporant entre les vagues néants des cimes des édifices. On roulait au milieu d’une forêt d’immeubles.
Cette immense masse urbaine hors proportion donnait la très forte impression de n’avoir jamais été habitée par rien d’autre que de la construction humaine. Nulle flore ou faune n’y avait jamais vécu. Il n’y avait jamais eu de nature. Que de l’asphalte, du ciment et de la brique. Rien ne poussait au naturel. Les seuls rares arbres qu’il pouvait y avoir avaient été plantés. Ils étaient regroupés dans des parcs délimités par des rectangles de trottoirs cimentés.
Il n’y avait rien de beau. Que du laid. Comment pouvait-on avoir eu le goût de partir de sa campagne ou de n’importe où pour aller s’engouffrer dans ce nic à rats? D’ailleurs il était où, tout ce beau monde réuni pour la grande messe urbaine? Les trottoirs étaient presque vides. Pas âme qui vive. Même le mégacimetière aux kilomètres et kilomètres de pierres tombales, toutes blanches, semblait lui aussi dépourvu d’âmes. D’ailleurs, qui voudrait y vivre, même après sa mort?
C’était donc ça New York. C’était si décevant. Et pourtant. Ce voyage allait bouleverser ma vie.
Une fois ressorti de la ville, en après-midi, le voisin m’a laissé chauffer. Il est allé se coucher. Seul aux commandes, j’étais fortement impressionné par cette super grosse boîte carrée que je traînais. Par le confort de cette machine qui la tirait. Je devais me sentir puissant. C’était comme contrôler un éléphant.
Je devais comparer sans m’en apercevoir la puissance de cette machine avec celle de cette ville. Ces deux chansons aussi pleines de puissances me trottaient encore dans la tête. Elles ne m’en sont jamais ressorties. Elles seront associées à jamais à cette cité.
C’est peut-être juste ça qui m’a conquis; la puissance. Cette machine pourrait faire rouler ses roues jusqu’au bout des routes. Ou peut-être étaient-ce seulement mes yeux qui me le réclamaient. Juste pour aller voir ailleurs si j’y étais. Je sais pas. J’analysais pas. Je vibrais. C’est toutte.
Et ainsi, sans me rendre compte des conséquences que ça impliquait, j’alignais une partie de ma vie, qui m’emmènerait sur les grands chemins jusqu’à ce que je devienne un chemin moi-même. Pour le meilleur et pour le pire. Dépendant des jours. Mais il y en a eu certains. Plus qu’un. Des fois ou des jours où j’ai eu l’impression que c’était rendu moi le monkey. Je suis certain que c’est arrivé à d’autres aussi. Ainsi va la vie.
Ça fait drôle de m’en rappeler aujourd’hui. Parce que les jours où c’était le ciment, la brique, et l’asphalte qui garnissaient l’environnement sont tellement loin derrière. J’y pense même jamais. Rien à voir avec ce qui m’entoure dorénavant. La nature ici, elle refuse de se laisser dompter. L’humain ici n’a jamais régné. Mais s’il sait comment se comporter. S’il n’essaie pas de tout chambarder. Comme il a tendance à le faire partout où il met les pieds. Il se peut qu’il arrive à se trouver une petite place pour y faire son nid. Une petite place à peu près égale, toutes proportions gardées, aux chiens de prairie ou aux oiseaux-mouches. On a tous les mêmes droits par ici. Même les truites vivent vieilles.
Je ne les regrette pas, ces jours d’asphalte. Ça donnerait quoi. Je peux pas virer ma vie de bord comme si c’était un truck. D’ailleurs tous ces endroits visités. Tous ces excès rencontrés au milieu de ces vastes étendues. Ou ces petits paradis perdus. Ils m’ont peut-être aidé à penser.
Alors, je ne le regrette pas. Mais c’est fait. J’y retournerai pas. Surtout à Naow Yaork.
Les commentaires s'afficheront une fois que vous aurez atteint la fin de l'article.