Maryne Dumaine (MD) : Après deux ans et demi en poste, de quelles réalisations êtes-vous le plus fier?
Philippe Mollet (PM) : Premièrement, je suis très fier du travail accompli par l’équipe de la DSF et de la culture qui y règne. Deuxièmement, le renouvellement de l’entente avec le gouvernement fédéral qui nous a permis de sécuriser un financement en augmentation. Enfin, je retiens le travail que nous faisons avec les ministères pour apporter des services supplémentaires, comme l’ajout de l’identifiant francophone sur la carte d’assurance-santé. Le rôle de la DSF ne se limite pas à la traduction; il s’agit vraiment de collaborer avec les ministères pour accroître la prestation de services bilingues au sein du gouvernement.
MD : La nouvelle entente triennale, signée avec le gouvernement fédéral l’année passée, totalise 21 millions de dollars. Cela représente un million d’augmentation. Comment cette augmentation budgétaire se traduira-t-elle sur le terrain?
PM : Nous attendons la lettre de mandat du nouveau gouvernement pour finaliser l’allocation de certains fonds, mais nos priorités s’alignent sur notre nouveau Cadre stratégique sur les services en français 2025-2028, publié en juin dernier. Ce cadre s’appuie sur des consultations publiques qui ont rejoint 270 personnes. L’objectif est d’améliorer l’accès aux services bilingues là où la demande est forte, comme en santé et en justice, et de s’assurer que ces services sont intégrés directement dans les ministères. Nous misons sur le principe de l’« aménagement linguistique », c’est-à-dire créer des conditions durables pour un accès équitable, plutôt que des solutions temporaires.
MD : En janvier 2025 a eu lieu le lancement de la nouvelle carte d’assurance-santé au Yukon. Sur cette carte, il est désormais possible de faire ajouter la mention FR, indiquant une préférence pour des soins en français. Comment allez-vous utiliser ces données?
PM : En effet, ce FR ne sert pas uniquement à indiquer la préférence pour les soins de santé. Un de nos objectifs est de faire une cartographie du parcours d’un patient yukonnais dans le système de santé et d’identifier des « points de tension ». Actuellement, si vous vous présentez à l’hôpital avec votre carte portant la mention FR, il n’y a pas encore la garantie qu’une personne bilingue sera là pour vous aider au point de service. Cet identifiant va nous aider à repérer là où il y a un grand besoin, mais pas encore de services adéquats — pour ensuite développer une véritable stratégie pour combler les écarts.
MD : Vous avez lancé une initiative pour améliorer l’accès à la justice en français. Où en sommes-nous dans ce domaine?
PM : Que ce soit pour la justice ou la santé, les personnes qui requièrent ces services sont généralement en état de vulnérabilité, et c’est là que le besoin de soutien dans sa langue maternelle est crucial. Nous collaborons étroitement avec la Société d’aide juridique du Yukon et la Yukon Public Legal Education Association. Nous avons notamment doté ces organismes de services d’interprétation à distance et nous avons formé leur personnel pour s’en servir. De plus, nous travaillons actuellement avec la Société d’aide juridique pour traduire son site Web. La version française ne devrait pas tarder à être accessible au public.
MD : Le gouvernement semble donc avoir misé sur la technologie avec l’élargissement de l’interprétation en direct et de nouveaux services en ligne.Quels seront les prochains services gouvernementaux clés que vous prévoyez moderniser et rendre accessibles en ligne dans les deux langues officielles?
PM : Les services en ligne sont un moyen efficace d’offrir des services en français en tout temps, 24 heures sur 24. Le gouvernement a d’ailleurs des normes établies stipulant que les services numériques doivent être bilingues. Le système de réservation d’emplacements de camping est l’un des exemples à succès des nombreux services numériques bilingues. Il y a eu aussi le lancement de nouveaux sites Web bilingues : le site Quitpath pour aider les gens à arrêter de fumer, et le site des aéroports du Yukon. Le site yukonimmunization.ca/fr est aussi un bon exemple.
Nous nous assurons également que des formulaires électroniques, comme celui pour la demande de services de sages-femmes, sont disponibles en français.
MD : Le Yukon compte 76 postes désignés bilingues, dont 36 en santé et services sociaux. Pensez-vous apporter des modifications à cela?
PM : Ça, c’est un point crucial. Les postes désignés bilingues ont permis de belles progressions, mais le système a ses limites : si la personne désignée est absente ou quitte son poste, le service en français s’arrête net. C’est pourquoi nous amorçons un virage : nous voulons passer de « postes désignés » à des « points de service bilingues ». L’idée est d’identifier un point de service à fort trafic et de former toute l’équipe autour pour offrir un soutien continu. Même si toute l’équipe n’est pas parfaitement bilingue, elle sera formée pour faire l’offre active et répondre aux questions de base, comme offrir des guides en français ou expliquer la météo à venir. Nous l’avons testé avec succès au centre d’interprétation du parc Tombstone, et nous visons à étendre ce modèle à d’autres endroits, pour éviter les ruptures de service.
MD : Cela implique de devoir former plus de gens. Comment encouragez-vous le personnel du gouvernement du Yukon à se former en français, ou à maintenir ses acquis linguistiques à long terme pour soutenir ces « points de service »?
PM : Cela passera par la formation continue, qui est au cœur de notre démarche d’aménagement linguistique. Pour ce qui concerne la motivation, il n’y a pas d’incitatif particulier. Les équipes sur le terrain connaissent très bien les limites du système actuel et constatent elles-mêmes leur incapacité à répondre aux usagers francophones. Il y a une belle volonté : beaucoup d’employé·es du gouvernement qui n’ont aucune obligation de parler français demandent à suivre des cours par simple désir d’améliorer le service. C’est en travaillant avec cette belle dynamique que nous améliorerons l’offre de service.
Note : Les propos de Philippe Mollet ont été retravaillés pour plus de fluidité. Il ne s’agit pas toujours des citations exactes.
La DSF envisage un changement de cap concernant les postes désignés bilingues. « Ce système a atteint sa limite », estime Philippe Mollet, qui indique une préférence pour un système de « points de service bilingues. »
Le 27 février dernier, la ministre Laura Lang a répondu à la lettre de mandat émise par le premier ministre Currie Dixon le 15 janvier 2026. En voici un extrait :
« En tant que ministre responsable de la Direction des services en français, j’ai donné les priorités suivantes :
• Intégrer les besoins liés à la langue française dans la préparation et la réponse du gouvernement aux situations d’urgence.
• Recruter et soutenir des professionnels de la santé bilingues.
• Accroître l’accès aux services bilingues pour les victimes d’actes criminels.
• Combler les lacunes dans les services du marché du travail en français. »
À lire aussi, lecture simple : Les services en français au Yukon
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