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Une communauté tissée de fil d’or

Maryne Dumaine

Au dernier recensement, le Yukon se plaçait en troisième place des provinces et territoires en matière de bilinguisme. Pleins feux sur une communauté qui grandit collectivement.

Le Souper des bénévoles est un bel exemple de collaboration communautaire. Tous les organismes franco-yukonnais contribuent à cet événement qui vise à remercier et honorer les nombreux et nombreuses bénévoles de la communauté. Photo : Archives AB.

Selon les chiffres du recensement de 2016*, le Canada compte 10 millions de francophones, dont 2,7 millions résidant à l’extérieur du Québec. Les communautés francophones au Canada sont fortes et nombreuses, mais au Yukon la croissance de la population francophone est hors du commun : 13,8 % de la population y est bilingue, avec une croissance de 125 % de 2001 à 2016.

Certes, la croissance démographique du Yukon (de plus de 20 % en dix ans) compte pour beaucoup dans ces chiffres, mais est-il possible de penser que ce dynamisme pourrait aussi être le fruit d’une volonté collective? C’est ce que semble indiquer le Plan stratégique communautaire du Yukon francophone (PSCYF), qui indique que la vision collective de la francophonie est de « développer une communauté vibrante, diversifiée et en croissance continue ».

Plus de monde, plus de structures

Depuis les années 80, la francophonie s’est développée en chiffres, mais aussi en termes de structures communautaires. L’Association franco-yukonnaise (AFY), créée en 1982 (voir article du 7 avril), a rapidement identifié, dès 1983, la question de l’éducation en français langue première comme priorité, selon le Bulletin des Franco-Yukonnais (aïeul de l’Aurore boréale). En 1984, le travail porte ses fruits : un programme-cadre qui permet aux élèves francophones d’accéder à une éducation entièrement en français est enfin développé. Une première pierre fondatrice est posée.

Puis, en 1989, la communauté met en place la Garderie du petit cheval blanc. En 1995, le groupe de représentation des droits des femmes Les Essentielles voit le jour et l’École Émilie-Tremblay ouvre ses portes sur la rue Falcon. L’année suivante, la Commission scolaire francophone du Yukon (CSFY) est fondée.

« Quand je suis arrivé, on évoluait avec une équipe de sept personnes », se souvient Pierre Bourbeau, directeur de l’AFY de 1992 à 1999, puis par intérim de 2003 à 2004.

Selon lui, le caractère intrinsèque du Yukon favorise le développement communautaire. « Le Yukon attire des gens qui aiment le plein air et qui cherchent un côté un peu “village” ; des gens qui souhaitent vivre en communauté, plus portés vers l’entraide et l’esprit communautaire. »

Grandir en harmonie

Toute cette croissance ne s’est pas faite sans accroc, explique-t-il, désormais consultant en développement organisationnel. « Il y a eu des conflits au début des années 1990 [avant son arrivée en poste]. Des histoires de batailles de coqs », ajoute-t-il en plaisantant.

Selon lui, cet épisode a renforcé la communauté, qui a appris de ces rivalités. « Les organismes ont compris que pour renforcer la crédibilité de la communauté, ils auraient une plus grande force en travaillant ensemble, non seulement entre organismes, mais aussi avec les gouvernements. »

Philippe Dumont a vécu au Yukon dans les mêmes années que Pierre Bourbeau. « Un de nos premiers plans quinquennaux avait pour titre Grandir ensemble en harmonie […] C’était ça notre objectif : on ne voulait pas être en opposition avec qui que ce soit. Cette harmonie, non seulement on la souhaitait dans notre communauté, mais on l’a transférée dans nos relations avec les autres groupes – anglophones et autochtones – et avec le gouvernement territorial, qui était favorable à la francophonie. »

Travailler solidairement

En ce qui concerne l’organisation porte-parole, la directrice générale actuelle de l’AFY Isabelle Salesse explique que le Yukon est particulier dans le sens où l’AFY est un organisme « parapluie », qui a sous son aile de nombreux champs d’action. « Ça présente beaucoup d’avantages », explique-t-elle. 

Angélique Bernard, actuellement commissaire du Yukon, a été présidente de l’AFY pendant sept ans. Pour elle, les avantages vont au-delà de l’économie d’échelle : « Dans une communauté de la taille du Yukon, il n’y a pas assez de personnes pour que chaque organisme ait un conseil d’administration distinct, explique-t-elle. Mais ça permet de partager plus que le photocopieur! Les gens se connaissent et font des projets en commun. »

L’AFY œuvre, souvent selon une approche intersectorielle, dans les domaines des arts et de la culture, de l’emploi et de l’entrepreneuriat, de la formation, de l’immigration, de la jeunesse, du tourisme, du bien-être des personnes aînées et de la jeunesse, et assure également la fiducie du Partenariat communauté en santé (PCS) et du journal l’Aurore boréale.

« Plusieurs secteurs ne pourraient pas exister s’ils devaient se séparer, simplement du point de vue financier! », estime Isabelle Salesse, qui explique également la volonté collective de bâtir en commun avec les organismes partenaires. « C’est pour cela que nous avons créé des tables de concertation », ajoute la directrice générale.

La concertation comme levier d’action collective

« Avant l’AGA de l’AFY, il y avait toujours une rencontre interministérielle », se souvient Angélique Bernard, au sujet des années 90 quand elle était alors la première coordonnatrice des Essentielles. « Tous les organismes francophones venaient pour rencontrer collectivement les ministères […] On commençait à parler de projets communs, entre organismes et avec les gouvernements. »

Si les méthodes ont changé, la volonté est restée : en 2011, une entente de collaboration a été signée entre les organismes francophones. « C’était l’amorce de la table de concertation qu’est devenue aujourd’hui la table des leaders*. »

Impacts positifs pour la communauté

Laurence Rivard, directrice actuelle des Essentielles, estime que « pour les gens de la communauté, il y a un impact direct sur l’accès aux services des organismes, sur leur “expérience client”. Peu importe à quelle porte se présente une personne, on sait la référer correctement au bon endroit […] Ultimement, on travaille pour la même communauté et la collaboration nous permet l’atteinte de nos objectifs communs. »

Selon Jean-Sébastien Blais, président de la Commission scolaire francophone du Yukon (CSFY), « il y a peu d’endroits où la francophonie travaille au même niveau de collaboration ». Terre-Neuve-et-Labrador serait un autre exemple de travail collaboratif, où une fédération francophone gère divers réseaux et fédère les organismes indépendants.

Mais ailleurs au pays, les organismes sont souvent plus indépendants, notamment avec une organisation qui gère la culture, une autre qui travaille pour le développement économique, etc. « Beaucoup de mes collègues ailleurs au Canada me demandent comment nous faisons pour que les choses avancent ici, par exemple au niveau de notre travail avec les Premières Nations. Je crois que c’est parce que nous avons une volonté, ici, de travailler et de bâtir en commun », affirme M. Blais.

« Pour Les Essentielles, c’est très bénéfique, car on réussit à accomplir beaucoup plus de choses que si on travaillait en silo. Ensemble, on démultiplie les impacts de nos actions », estime Laurence Rivard, en faisant notamment référence à des projets bâtis avec la CSFY, la Garderie du petit cheval blanc et d’autres organismes anglophones et des Premières Nations pour les campagnes de prévention des violences.

Il existe à ce jour au Yukon une table de concertation en petite enfance, un Partenariat en éducation, un Réseau en immigration francophone du Yukon et une table des leaders, pour ne citer que quelques-unes des tables de collaborations.

Une concertation qui porte fruit

Du point de vue gouvernemental, il semble que ce travail d’équipe porte ses fruits : une nouvelle école francophone devrait ouvrir à Dawson. Jean-Sébastien Blais perçoit cela comme un signe encourageant : « Depuis la signature de l’entente de règlement avec le gouvernement du Yukon en mars 2020 pour la pleine gestion de l’éducation de langue française, nous avons créé des relations positives avec le ministère de l’Éducation. »

La croissance de la francophonie au Yukon est forte. Mme Bernard est d’ailleurs la première francophone à son poste actuel. Elle profite de son mandat pour intégrer un degré de bilinguisme additionnel à son rôle, notamment avec un sceau officiel désormais bilingue : « La francophonie, ça fait partie de qui je suis, c’est mon identité. Et le Yukon a ça de bon : tu peux t’engager, faire avancer des choses et on ne sait jamais ce qui peut arriver. » En riant,
elle se souvient que lorsqu’elle est arrivée au Yukon il y a 25 ans, elle n’aurait jamais imaginé devenir commissaire.

Le Yukon est une terre où les opportunités fleurissent et où il fait bon s’engager. Il est difficile de quantifier l’impact des actions communes francophones sur les chiffres démographiques ou de comparer cet impact à celui de l’immigration, ou de l’apprentissage du français, par exemple.

Mais une chose est certaine : la langue de Molière a le vent en poupe au Yukon. Avec 102 places additionnelles à la dernière rentrée dans les programmes d’immersion de langue seconde, Pascal St-Laurent, directeur des programmes de français pour le ministère de l’Éducation, avance que peu importe la raison, la francophonie a de l’avenir au Yukon!

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