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Quelque part entre ces vallées et montagnes

Yves Lafond

À 25 ans, après y avoir passé trois années, je revenais du Yukon. J’avais le cœur couronné de médailles de mérite, de bravoure, d’accomplissements, d’honneur, etc. Des médailles fictives m’ayant été remises par quelque seigneur imaginaire issu d’une galaxie tout autant imaginaire que j’étais le seul à connaitre. Ça me suffisait. Ça me rendait invulnérable. J’en ferais grand usage. Ça se passait dans les années quatre-vingt où la cupidité et l’ambition démesurée étaient glorifiées. Arrivant du Grand Nord, ce fut un choc de constater ce virage idéologique que la société contemporaine venait d’amorcer. Essayant de bien cadrer, je me suis dit qu’il n’y aurait pas de problèmes à me frayer un chemin dans cette nouvelle réalité.

Photo : Marie-Claude Nault

Je dois admettre que ça a été un peu plus compliqué que prévu. D’autant plus que le temps de fourbir mes armes (suivre des cours de gestion, ramasser les bidous, étudier les opportunités) pour passer à l’attaque, cette baloune trop gonflée avait déjà pété une première fois et nous nous retrouvions dans une crise économique. Ce ne serait pas la dernière. Mais comme on a pu le constater, rien de rien n’arrive à démonter le capitaliste. Il semble toujours rebondir plus haut et plus fort encore.

Cette fois-là ne fit pas exception. Et tous ont applaudi. Ça adonnait bien. De mon côté j’étais enfin prêt à passer à l’action. Je me suis lancé. Pendant un temps, je me suis dit que j’avais enfin trouvé ma voie. Parce que tout fonctionnait pour moi. Tout ce que je touchais tournait en or. C’était merveilleux. Je me sentais à l’aise dans ces milieux. Je me sentais quelqu’un quand on m’invitait au seizième étage d’un building du centre-ville. J’aimais dire à un douanier que je voyageais pour affaires.

Mais, en quelque part, il faut bien avouer que de temps en temps, le syndrome de l’imposteur m’envahissait. Comme tout le monde en parlait de ce malaise, je me disais que c’était normal et n’en faisais pas grand cas. Je me convainquais que j’étais né pour ça. Mais parfois le temps, pendant qu’il passe, en complicité avec d’autres éléments, s’amuse à mêler les cartes. Sans raison apparente, mes sentiments si positifs commencèrent à se désagréger sans que pourtant rien ne semble les contrarier.

Les seules choses auxquelles je pouvais m’accrocher étaient les vérités qui m’avaient conduit au sommet de ce château. Château que je commençais à voir de plus en plus édifié que de cartes.

Sans aucune explication, le vent avait changé de direction. Il n’y avait plus de bien-être dans cette course de rats. Je n’étais pas plus fort que la machine après tout. Pire, elle m’avait non seulement englobé, mais elle m’avait aussi fait croire en elle. Elle m’avait éloigné du vrai moi.

Dans les hautes sphères de ces buildings, mon âme s’était sauvée sans m’en aviser.

Totalement désemparé, je ne comprenais plus rien à la vie. Abattu, par dépit, j’entrepris le pèlerinage inverse que j’avais fait jadis, le cœur doré de médailles. Je revins sur mes pas jusqu’où tout avait semblé possible, il y avait de ça trop de décennies déjà. Je revins au Yukon.

Peu de temps après mon retour, sur la rue principale de Whitehorse, dans un de ces magasins de souvenirs, il y avait une photo géante montrant des gens à mi-montagne sur un piton rocheux, admirant une de ces vallées grandioses. Au bas était inscrit : (traduction libre) « Quelque part dans tout ça se trouve ton âme. »

Étant ici par dépit, n’ayant plus d’ailleurs où aller, face à ce poster collé au mur, je souhaitais sincèrement que je la retrouverais, mon âme.

Et un jour, suite à des rencontres fortuites de vagabond vagabondant sur des échelles de temps, dans des lieux n’appartenant qu’à eux, après avoir erré dans cette toundra inexplicable, c’est en contemplant une rivière tumultueuse au fond d’une vallée que j’ai enfin retrouvé mon âme qui y voguait légèrement au gré du vent.

« Bête comme ses pieds », la première chose qu’elle me dit en m’apercevant fut qu’elle n’aimait pas beaucoup les gros buildings du centre-ville. Ça lui donnait le vertige. Quand même ironique de l’entendre raisonner ainsi entre ces montagnes dix fois plus hautes et menaçantes que ces édifices qui, somme toute en comparaison, n’ont rien de gratte-ciels. Elle ne s’est même pas excusée de s’être sauvée si sauvagement.

Je ne descendis pas en courant pour la retrouver. J’étais pas si pressé. Après tout, c’était elle qui m’avait quitté. À mon tour d’aller errer. Puis, après plusieurs vagabondages, et surtout plusieurs délestages de bagages, nous avons reconnecté. Je ne me rappelle plus bien si c’était dans un fond de vallée ou une jonction de chemin, mais c’était en quelque part par là. Depuis, nous allons bras dessus, bras dessous.

Tout ça pour dire que pour la première fois depuis deux ans, je sortirai du territoire. Je dois descendre dans le sud du pays (en Alberta, pour être plus précis) pour le travail pour un jour ou deux, Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je sens une petite paranoïa monter en moi. Je prendrai pas de chances cette fois : je l’emmène pas, mon âme. Je la laisse dans le Nord. On se retrouvera à mon retour.

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