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Quel hiver!

Yves Lafond

Photo : Yves Lafond.

 

Décidément, cet hiver n’est pas ordinaire. Il y a eu d’abord cet ennui mécanique qui immobilisa mon camion pendant plusieurs semaines, comme ma boule de cristal me l’avait prédit. Après un très court scrutage des alentours, je m’étais engagé pour Mercer, qui gérait la route d’hiver pour Old Crow. Je m’étais transformé en « Mercernaire ». Après quelques semaines à me concentrer à garder mes os en place sur ce chemin cahin-caha, j’ai eu une occasion pour revenir à Whitehorse chercher un autre chargement.

En ville, avec ondes de communications en tout genre, j’aurais une mise à jour concernant mon camion.

Dès le lendemain matin de mon arrivée, le verdict arrivait : « Ton truck va être prêt cet après-midi. » Sainte sciecroche. Que faire? Prendre une décision pressait. D’autant plus que Ross me textait en même temps : « Serais-tu prêt à repartir dès aujourd’hui? »

Je ne pouvais même pas me payer le luxe d’hésiter longtemps. Je lui ai donc répondu par texte : « Désolé. Je retourne vers Inuvik. » J’haïs ça laisser tomber le monde en milieu d’une run. J’ai appris que quand on s’engageait pour un projet, on s’engageait jusqu’au boutte. Question de principe. J’ai parfois eu à déroger à cette règle, et ça m’a toujours déchiré les entrailles de le faire.

Ceci dit, évidemment, le camion n’était pas prêt ce jour-là, ni le suivant. C’est allé au lundi. Ça n’a pas été long, une fois parti, qu’une lumière de mal fonctionnement a recommencé à clignoter.

Je commençais à en avoir – c’est le cas de le dire – mon truck. Comme tous mes cadrans indiquaient que tout était normal, que le moteur tournait comme un moulin, que ça roulait comme sur des roulettes, je me suis dit : « Au diable! » Si ce voyage m’emmenait en Enfer, ils n’auraient qu’à venir m’en ressortir.

J’en avais plus qu’assez de faire de la maintenance préventive où c’est toujours mon portefeuille qui en fait les frais. Alors, j’ai continué en sifflotant afin de faire taire toute angoisse. Sans plus d’histoires, je me suis rendu à Eagle Plains.

Par contre, chemin faisant, on a beau bien les connaître nos hivers, reste que je ne pense pas me tromper quand j’affirme que de la neige, il y en a en tas, cette année. Ils ont eu beau repousser les bancs de neige au snowcat et continuer à pousser avec des bulldozers et des loaders, tout ce qu’ils arrivent à faire maintenant est de confectionner des grosses montagnes de neige encore plus larges de chaque bord du chemin.

Ça prend pas des grosses brises pour en ramener une bonne partie de cette neige en travers du chemin. Pis ça, du vent, on n’en manque pas. Surtout la nuit. J’avoue que quand je me prépare à monter au sommet de la crête des montagnes Ogilvie, j’aime bien m’arranger pour grimper cette pente de quinze kilomètres en milieu de journée. Idem une fois en haut pour passer « Horseshoe ».

Pour contourner cette vallée ressemblant à une espèce d’entonnoir entre deux montagnes, la route est forgée en forme de fer à cheval géant. Le vent adore aller s’y engouffrer à toute allure.

Là aussi, c’est mieux le jour… mais pas toujours. La nuit, des fois : j’aime autant pas en parler. Tout ce que je peux dire, c’est que j’haïs passer là la nuit.

Rendu à Eagle Plains en début de soirée, les lumières flashaient pour dire : « Road closed ». À cette heure, c’est le bar qui fait office de salle à manger. Comme ça faisait vingt-quatre heures que la route était fermée, la place était pleine à craquer.

J’étais à peine assis avec mes comparses, qu’un des travailleurs de la route entra et dit à peu près textuellement, une fois traduit : « La route est et restera fermée. Il y a des vents de cent kilomètres à l’heure du côté d’Hurricane Alley; mais ceux qui veulent s’essayer, libre à vous. »

J’en avais les yeux ronds de cette allocution. Pas Al Gioa. Il se leva d’un trait, empoigna sa cane et fila vers son camion sans même dire bonjour. Le temps de me retourner, les frères Blake de McPherson avaient eux aussi disparu. Après une dizaine de minutes, une douzaine d’autres se levèrent et décidèrent d’y aller eux aussi.

Quelques tables plus loin, des collègues me demandèrent de quoi il en retournait. Après explication et réflexion, j’entendis revenir un « naaan! » unanime avec des têtes hochant de gauche à droite. Entre les deux, j’ai opté pour rester assis, moi aussi.

Non, mais c’était quoi cette idée? Ça arrive assez de fois où on se fait prendre les culottes à terre à regretter de ne pas nous être arrêtés avant, sans aller nous sacrer volontairement dans la gueule du loup!

Peu de temps après, j’allais m’engouffrer dans ma couchette, pour relaxer en regardant un DVD. Puis ça commença à se faire aller à la radio. Bob Sinclair en tête qui descendait du nord annonçait les conditions pitoyables. Le camion en tête du convoi montant vers le nord, tranchant les bancs de neige qui revolaient partout, avait fini par faire sauter une strappe d’alternateur.

Les autres camionneurs avaient dû l’aider à en mettre une autre, opération devenue très difficile quand tu dois fonctionner avec des bourrasques de vent de cent kilomètres à l’heure, pouvant transformer en moins de deux un capot ouvert en montgolfière.

Même si l’opération ne dura que quelques minutes, ce fut suffisant pour avoir donné au vent le temps nécessaire à emplir la route de bord en bord un peu plus au nord. Bob venait de s’y enliser.

Les travailleurs de la voirie ne firent ni une ni deux et retournèrent sur leur pas pour le tirer de là. Malcolm, rendu en tête du convoi nord, prit la décision d’aller s’engouffrer dans le fond de la vallée de Rock River afin de se protéger du vent.

Brillante initiative qui pourrait devenir une procédure. Aux dernières nouvelles, ils y sont toujours. Ça fait vingt-quatre heures qu’ils attendent que le vent se calme.

Dire qu’au sud, à Whitehorse, ça fond presque tous les jours.

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