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« Pas dans ma cour » : le choix du site d’injection supervisée loin de faire l’unanimité

Laurie Trottier

Le premier site d’injection supervisée du territoire ouvrira ses portes le 29 septembre, au centre-ville de Whitehorse. Le choix de son emplacement continue de soulever des questionnements, au moment où les informations quant à son mode de fonctionnement sont annoncées.

La fourgonnette de l’organisme Blood Ties Four Directions arpente les rues du territoire de 17 h 30 à 21 h 30 tous les jours, afin de fournir du matériel stérile et du soutien aux consommateurs et consommatrices. Photo : Laurie Trottier.

 

Le Yukon devient le premier territoire à se doter d’un site d’injection supervisée (SIS). Ces centres sont décrits par Santé Canada comme offrant « un espace sûr et propre aux personnes, qui peuvent y apporter leur propre drogue à consommer sous la supervision d’un personnel formé ». Le but premier : sauver des vies, en réduisant le risque de surdose accidentelle et en misant sur l’utilisation de matériel stérile pour éviter la propagation de maladies infectieuses comme le VIH.

Le fonctionnement sera similaire à ce que l’on retrouve déjà dans cinq provinces du Canada (la Colombie-Britannique, l’Ontario, l’Alberta, le Québec et la Saskatchewan) et guidé par les exigences de Santé Canada. Les consommateurs et consommatrices peuvent se rendre sur place avec leur drogue — aucune substance illicite n’est fournie sur les lieux —, la tester pour détecter toute autre substance nocive tel le fentanyl, se procurer du matériel stérile pour la consommer et recevoir des services de santé d’urgence en cas de surdose, d’arrêt cardiaque ou de réaction allergique.

« Les personnes seront surveillées et encouragées à rester. Il y aura du café et des collations », ajoute Bronte Renwick-Shields, directrice du centre Blood Ties Four Directions. D’autres ressources y seront également disponibles, comme « de prévention et de réduction des méfaits, de l’aide pour naviguer les services de santé et de support à l’accès au logement et à l’éducation, [et un] accès direct à des services de soins primaires », souligne Julie Ménard, analyste des communications et du marketing social au gouvernement du Yukon.

Au Yukon, l’ouverture d’un SIS figurait dans l’entente signée entre le gouvernement libéral et le caucus du Nouveau Parti démocratique en avril dernier. Il devait initialement être accessible au public dès le 31 août, date de la Journée internationale de sensibilisation aux surdoses, mais les rénovations et la formation des employé.e.s ont occasionné des retards.

La phase un de l’ouverture prévoit des heures de services de 10 h à 19 h, avec entre autres deux infirmier.ère.s et un.e travailleur.se de soutien. Le 27 septembre, les résident.e.s de Whitehorse sont convié.e.s à une visite du centre, deux jours avant son ouverture, de 16 h à 19 h.

Le choix du site remis en cause

Le SIS sera situé au 6189, 6e Avenue, dans le centre-ville de Whitehorse. Le bâtiment appartenait au gouvernement du Yukon et a été choisi en raison de sa proximité avec les autres services d’aide aux consommateurs et consommatrices. Selon Cameron Grandy, directeur des Services pour le mieux-être mental et la lutte contre l’alcoolisme et la toxicomanie, le site est idéal puisqu’il est au centre-ville, là où plusieurs personnes consomment déjà des substances sans supervision.

Cependant, plusieurs citoyen.ne.s ayant assisté à la séance d’information sur le nouveau centre tenue le 31 août dernier ont soulevé des doutes quant à la sécurité du voisinage. « Nous sommes dans un quartier résidentiel. Ces personnes sortiront du bâtiment et auront des facultés affaiblies. Comment pourrons-nous nous sentir en sécurité? », s’est exclamée une dame lors de la séance.

Plusieurs autres personnes du voisinage ont également pris la parole en rappelant qu’elles doivent composer avec du vandalisme et du vol dans le quartier et qu’elles ont peur de voir ces méfaits augmenter. À ce sujet, Bronte Renwick-Shields a insisté sur quelques recherches qui ont été réalisées dans d’autres provinces possédant des SIS : « Habituellement, ces genres de méfaits diminuent avec un centre d‘injection supervisée, et la consommation de substances illicites en public aussi. » Elle a tenu à rappeler que les consommateurs et consommatrices de drogues sont déjà bien présent.e.s dans le centre-ville, et que ce SIS leur permettra simplement d’accéder à un lieu sécuritaire.

Pour Sylvie Binette, qui a longuement milité pour que davantage de services soient offerts aux personnes aux prises avec un problème de consommation, il s’agit somme toute d’une bonne nouvelle. « Ça va enlever le risque aux personnes qui consomment, dit-elle, avant d’insister sur les choses qui doivent être faites en amont. On ne nous parle pas du tout de ce qui va se faire à côté pour les programmes, la prévention, le soutien ou l’accès aux traitements », souligne-t-elle. Elle rappelle également que la crise des opioïdes sévit aussi dans les communautés rurales.

Pour d’autres résident.e.s présent.e.s à la réunion d’information, c’est l’absence de consultation au préalable qui a dérangé : « Cette crise et ces centres sont là depuis 2015 [à travers le Canada], alors pourquoi tout ça est mis en place sans consultation alors qu’on aurait pu travailler là-dessus depuis cinq ans? », a lancé un résident.

Chose certaine, pour la coroner en chef Heather Jones, qui adresse cette crise depuis plusieurs années, chaque pas en avant est une vie sauvée : « Nous devons avoir le courage de s’investir et de briser les stigmas, puisque cela tue nos citoyen.ne.s. »

 


État des lieux au Yukon

La crise des opioïdes au Yukon n’a cessé de prendre de l’ampleur dans les dernières années. En 2020, dix personnes ont perdu la vie en raison d’une surdose d’opioïdes, en comparaison à quatre personnes en 2019, selon le Bureau du coroner du Yukon.

2021 est déjà l’année la plus meurtrière : « En date du 31 août, le Yukon a enregistré 14 décès en lien avec l’usage de drogues illicites toxiques depuis le 1er janvier de cette année », a indiqué la coroner en chef du Yukon, Heather Jones, par voie de communiqué.

Depuis 2016, ce sont 47 citoyens et citoyennes qui ont perdu la vie en raison à une intoxication aux opioïdes, et 83 % de ces décès accidentels impliquaient du fentanyl.


 

IJL – Réseau.Presse – L’Aurore boréale

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