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On s’en va où?

Yves Lafond

Mon estomac me dit que ça doit être proche de l’heure du souper. Tant mieux. Ça termine bien une autre grosse journée à rien faire. Seul et isolé, je ne me lancerai pas dans la gastronomie élaborée. C’était comme ça hier, et on dirait bien que ce sera encore comme ça demain. C’est ça la quarantaine? Pas pour moi. Pas de la manière qu’on l’entend du moins. Des quarantaines comme ça, ça fait longtemps que j’en vis. Isolé tout seul dans mon camion à cause du blizzard bloquant la route pendant des jours et des jours, je connais ça. Ça n’a rien à voir avec le virus. C’est ma vie normale en hiver qui est réglée comme ça.

Lors du dernier voyage, la barrière était fermée à Eagle Plain quand je suis arrivé. Après trois jours à attendre que le vent cesse de hurler, ils nous ont finalement laissé passer. Le passage à travers Huricane Alley et les montagnes Richardson était difficile. Ça ne s’était pas tant calmé que ça. Il fallait foncer dans les bancs de neige de travers pour éviter d’y rester. Rendu à Inuvik, j’ai eu beau me grouiller pour vider ma cargaison, quand je me suis viré de bord pour m’en retourner, ils avaient déjà refermé la route pour une autre journée. Ce voyage-ci, c’est le même scénario sauf que cette fois, après les trois jours à Eagle Plain, on a droit à quatre de plus en direction sud ici à Fort McPherson.

Ça tempête encore plus fort. Ça n’arrête pas. Pas certain qu’on reparte aujourd’hui. Ça n’a rien de surprenant. Pour s’en venir, à certains endroits, la route large comme un corridor était bordée des deux côtés par des bancs de neige plus hauts que le camion. Pas besoin d’une grosse brise pour refermer tout ça. Ici à McPherson (McPhew pour les intimes), on est une dizaine de camions parqués sur le bord du chemin à attendre. Avec rien comme service. Pas de douche et pour les toilettes, il n’y a que l’épicerie. On passe nos grandes journées à attendre sagement. Et ça, c’est rien. Il y en a quelques-uns bloqués le long de la montée avec des bancs de neige tout autour du camion. Et vous avez quoi? Je me sens tellement privilégié. Tellement. C’est ce que je disais à mon « co-loc » en repartant l’autre jour après avoir dormi une seule nuit à la maison entre deux voyages d’enfer. « L’idée de retourner me jeter dans la gueule du loup seul dans mon camion, direction Arctique, ne m’a jamais autant comblé. » À m’en sentir coupable.

Mais là! Je n’irai quand même pas m’arrêter juste par solidarité. D’autant plus qu’étant considérés dorénavant comme service essentiel (même si je sais l’avoir toujours été), on nous demande au contraire d’en faire plus. Comme on le demande au personnel médical, les travailleurs d’épicerie, les garderies pour accommoder tout ce monde, les fonctionnaires pour tenter de coordonner cette crise et j’en passe. D’entre tous, je me sens à la meilleure place. Même mieux que ceux et celles simplement confinés à leur maison. À part quelques petits ajustements, je continue à bouger comme avant. Rouler vers l’horizon a souvent été pour moi une source d’inspiration. Maintenant, j’ai de quoi m’inspirer pas à peu près, même si ce n’est pas vers la ligne d’horizon que je vais.

Premièrement, je crois que le « je » doit être mis sur pause. Je devrais peut-être m’habituer à le changer par le « nous ». Parce qu’on est tous dans le même bateau. Pour un temps du moins. Le temps de voir où on s’en va. Et on s’en va où?  Je ne sais pas, mais on y va dans la tempête. On se croirait embarqués sur un des trois voiliers de Christophe Colomb qui pour certains se dirigeaient vers le bout de la terre où ils tomberaient. Comme eux, on s’en va vers l’inconnu. On vogue à vue. Se dirige-t-on vers le bout de quelque chose? Est-ce une bonne affaire? Est-ce qu’une fois tout ça terminé, on s’empressera de retourner à nos boulimies pour regagner le temps perdu? Ou au contraire, au sortir de cette vie monastique verrons-nous s’ouvrir à nous des portes jusqu’ici ignorées à cause de nos rythmes effrénés? Voguerons-nous vers de nouveaux horizons emplis de lumière apaisante? Ce sera mieux ou ce sera pire? Je ne pense pas que ce chapitre soit encore écrit. Peut-être à nous de l’écrire. Enfin, je l’espère.

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