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Lorsqu’un mineur se transforme en gardien de mémoire

Marie-Hélène Comeau

« Keno est le plus bel endroit du Yukon », s’exclame Léo Martel lorsqu’on le questionne sur ce petit coin du territoire qu’il a adopté il y a plus de 35 ans, à une époque où la ville prospère attirait de nombreux mineurs.

Né aux États-Unis et ayant grandi à Trois-Rivières au Québec, Léo Martel était un jeune adulte lorsqu’il est arrivé au Yukon au début des années 1980. Il avait été embauché pour travailler à la mine d’Elsa située à 13 km de la ville de Keno, au bout de la route communément appelée Silver Trail (la route d’argent), alors que l’industrie minière de la région de Keno était encore florissante.

Il s’agissait d’une mine souterraine d’où l’on y extrayait du plomb et de l’argent. Un endroit humide et sombre, où le froid mordait constamment, peu importe la saison. Le travail était difficile, mais le salaire était bon. La compagnie minière Alexco Resource Corp. s’assurait que ses employés ne manquent de rien dans ce coin reculé du Yukon, loin de tout. Elle logeait les familles dans des maisons dotées d’eau courante, d’électricité et de chauffage. Tandis que les familles occupaient ces maisons, les hommes célibataires devaient partager l’espace des « bunkers ».

Prospère depuis la découverte des premiers gisements en 1919, tout allait changer en 1989 à la suite des aléas du marché mondial. La fermeture de la mine d’Elsa s’est traduite par une baisse démographique majeure dans la région. La ville s’est vidée, ne laissant derrière elle que quelques traces de son existence et laissant la nature reprendre ses droits.

Léo Martel fait revivre la belle époque de l’hôtel Keno. Photo: Marie-Hélène Comeau

Léo Martel fait revivre la belle époque de l’hôtel Keno. Photo: Marie-Hélène Comeau


Aujourd’hui, il ne reste qu’une vingtaine de résidents dans la ville. Le silence n’est troublé que par le chant des oiseaux et les rues sont occupées principalement par le va-et-vient des lièvres qui s’y attardent ici et là. Les sommets enneigés des montagnes qui entourent la ville se dressent majestueusement. Sur leurs flancs, de petites routes sinueuses créées par les mines accueillent parfois quelques promeneurs locaux ou des visiteurs aventureux.

Ceux qui habitent les lieux sont pour la plupart retraités. Ils cohabitent quotidiennement avec le passé, certains ayant travaillé à l’époque à la mine. Ils accueillent les touristes ou d’anciens mineurs nostalgiques qui reviennent dans ce lieu mythique. Les soirs d’été, il est possible de voir les habitants de la ville réunis, analysant l’état du monde de leur point de vue privilégié, au bout de la Silver Trail.

Léo Martel fait partie de ce nombre, son amour pour Keno ne s’est jamais fané avec le temps. D’ailleurs, en 2007 il a racheté avec son frère Marc le légendaire hôtel Keno alors à l’abandon. Son objectif était de lui redonner vie en lui restituant son lustre d’antan. Celui d’une époque où les mineurs s’y rendaient religieusement une fois leur quart de travail terminé. L’hôtel était d’ailleurs à ce point populaire qu’il n’était pas rare de ne pas pouvoir y entrer faute d’espace disponible.

L’hôtel Keno à lui seul a été un lieu incontournable et le demeure toujours. Bâtiment imposant, il porte les marques des différents agrandissements qu’il a subis au fil des ans afin d’accommoder la population locale. S’y sont ainsi greffés, entre autres, un salon de barbier et un magasin général.

Il aura fallu un travail titanesque pour redonner vie à ce lieu d’un autre temps. Réparation de la charpente, création de nouvelles fondations et amélioration du système de chauffage ne sont que quelques tâches que Léo s’est appliqué à effectuer depuis l’achat des lieux et qui lui permettent désormais d’ouvrir à longueur d’année les portes de l’hôtel Keno.

Il reste encore beaucoup de travaux de rénovation à faire sur cette vieille bâtisse qui gagne toujours en popularité chez les Yukonnais de longue date. Mais qu’à cela ne tienne, Léo Martel, celui qui agit également à titre de maire des lieux, n’hésite jamais à tout mettre de côté pour partir faire découvrir aux visiteurs les derniers murmures d’une histoire minière révolue. Dès que Léo Martel entame sa visite guidée dans les montagnes gorgées d’artéfacts abandonnés par une compagnie minière trop pressée de partir, il raconte l’histoire de la mine. Le sourire aux lèvres, le regard bleu plongé dans ses souvenirs, Léo raconte ce récit intimement lié au sien.

« Regardez là, il y avait une agglomération. Il devait y avoir une dizaine de maisons avec des familles, des enfants. Et là, c’est l’endroit où on arrivait en autobus tôt chaque matin. On entrait chaque matin travailler dans la mine pour terminer en après-midi. Et ici, il y avait une immense bâtisse d’où sortait le minerai, il ne reste que quelques ferrailles rouillées », raconte le gardien de la mémoire de Keno.


Commentaires (1)

  1. Robert dit :

    J’ai beaucoup aimé le reportage télévisé de Léo Marel. Il m’a donné le goût de m’établir au Yukon.

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