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Les énergies renouvelables électrisent le Grand Nord

Marine Ernoult – Francopresse

Solaire, éolien et chauffage à la biomasse… les initiatives se multiplient au Yukon, dans les Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut. Les communautés autochtones sont devenues des chefs de file en matière d’électricité verte. Pourtant, de nombreuses barrières persistent, et la situation reste contrastée entre les territoires.

Martha Lenio est membre du conseil d’administration de la Société d’énergie Qulliq. Photo : courtoisie.

 

Le message du gouvernement fédéral est clair : les énergies renouvelables dans le Grand Nord, c’est maintenant et massivement. Le 15 août 2022, Ottawa a annoncé un investissement de 5 586 millions $ dans un nouveau parc solaire d’un mégawatt à Inuvik, à l’extrême nord des Territoires du Nord-Ouest (T.N.-O.).

L’énergie solaire alimente déjà des bâtiments commerciaux et résidentiels, ainsi qu’une station-relais pour satellites dans la municipalité de 3000 habitants. Un projet éolien d’une capacité totale de 3,5 MW a également été lancé, avec la construction d’une première turbine qui devrait entrer en fonction en 2023.

« Ces deux technologies se complètent parfaitement, on peut profiter de la lumière du soleil le jour, au printemps et en été, et du vent la nuit et pendant les longs hivers arctiques », explique Greg Poelzer, professeur à l’École d’environnement et de développement durable de l’Université de la Saskatchewan, également codirecteur du partenariat international Community Appropriate Sustainable Energy Security (CASES).

« Une clé pour la réconciliation »

Ces projets témoignent de l’essor récent des énergies renouvelables dans les T.N.-O., mais aussi au Yukon et au Nunavut.

Alexandra Mallett, professeure agrégée à l’École de politiques publiques et d’administration de l’Université Carleton d’Ottawa, explique que « l’élection des libéraux en 2015 a été un catalyseur. Ils ont mis l’accent sur la transition énergétique dans le Grand Nord, car ils priorisent la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les communautés éloignées et autochtones. »

Rien que dans le plan climatique renforcé du Canada publié en décembre 2020, 300 millions $ sont consacrés aux sources d’énergies propres dans les communautés rurales et éloignées.

« Le fédéral a compris qu’il s’agissait d’une clé pour la réconciliation avec les Premières Nations, une manière pour elles de se réapproprier leur destinée », selon Alexandra Mallett.

Greg Poelzer abonde dans le même sens : « En termes de réconciliation économique et de partage des ressources, les énergies vertes représentent la plus importante perspective des prochaines décennies. C’est une source de revenus fiable et continue. »

D’après les deux chercheurs, les communautés autochtones sont devenues des leaders. « Aux premières loges du changement climatique, elles ont pris conscience de l’urgence de décarboner le secteur énergétique. Ça rejoint leurs valeurs traditionnelles, et ça permet d’utiliser des ressources locales », observe Alexandra Mallett.

L’universitaire cite en exemple la biomasse qui contribue à prévenir les feux de forêt et participe à l’usage traditionnel de la terre.

Le Yukon trace la voie

Greg Poelzer estime, lui, que la sécurité de l’approvisionnement énergétique est la principale motivation des Premières Nations. « Le changement climatique n’est jamais un enjeu soulevé dans les discussions. Il y a une déconnexion entre les priorités d’Ottawa et celles du Nord, où l’électricité est une question de vie ou de mort », affirme-t-il.

Il explique que si l’électricité et le chauffage produits à partir de renouvelables sont « moins chers, plus fiables et plus accessibles que le diésel et le mazout », la transition est soutenue par la population, « fatiguée des prix exorbitants d’hydrocarbures importés de l’autre bout du pays ».

Les énergies renouvelables sont certes en plein essor, mais restent marginales aux dires des spécialistes interrogés. « Les projets mettent du temps à voir le jour, car les consultations sont longues et les défis logistiques pour amener le matériel, énormes », révèle Alexandra Mallett, qui constate par ailleurs de grandes disparités entre les territoires.

Le Yukon fait figure d’exemple. En 2019, les barrages fournissaient déjà 80 % de l’électricité. Avec l’ambition d’être carboneutre en 2050, les autorités ont modifié en profondeur la réglementation et débloqué des fonds pour faciliter l’émergence de projets autres que l’hydroélectricité. Une centaine d’initiatives autochtones sont en cours.

Manque de volonté politique dans les T.N.-O.

Aux T.N.-O., le bilan est plus contrasté. Si l’hydroélectricité est bien présente, près de 76 % des communautés restent dépendantes du diésel. Même si la localité ténoise de Fort Simpson accueille la plus grande installation solaire du Nord canadien, cette technologie ne répond qu’à 1 % des besoins en énergie du territoire, et l’éolien à environ 2 %.

« Le gouvernement des T.N.-O. manque de volonté politique et d’ouverture envers les communautés autochtones », estime Chris Henderson, directeur général d’Indigenous Clean Energy (ICE), un organisme sans but lucratif voué à la participation des peuples autochtones à des projets d’énergie propre.

Mark Heyck, directeur général d’Arctic Energy Alliance (AEA), société à but non lucratif qui vise à favoriser la transition énergétique dans les T.N.-O., note de son côté une « spectaculaire hausse » des demandes de financement pour des installations solaires et du chauffage à la biomasse.

« Avec l’envolée des coûts de l’énergie, [la population ténoise] se tourne plus que jamais vers le renouvelable », se réjouit-il.

Le frein des monopoles d’État

Loin derrière, le Nunavut produit la quasi-totalité de son électricité à partir de diésel importé. Des contraintes géographiques et budgétaires freinent le déploiement des énergies renouvelables.

« Le Nunavut doit se doter d’urgence d’un plan stratégique pour que le gouvernement, les communautés et la société d’État Qulliq [responsable de la production, de la distribution et du transport de l’électricité] travaillent main dans la main », tranche Chris Henderson.

« Les politiques sont en train de changer. On a maintenant un programme qui autorise la production indépendante d’électricité solaire, et on attend la même chose pour l’éolien », nuance Martha Lenio, membre du conseil d’administration de la Société d’énergie Qulliq.

Quelques initiatives commencent à émerger, comme le projet Kivalliq Hydro-Fibre Link, porté par une entreprise inuite, qui alimentera en hydroélectricité des communautés isolées de la région de Kivalliq à partir de barrages au nord du Manitoba.

Quel que soit le territoire, les monopoles publics d’électricité entravent le développement de projets renouvelables, selon les experts. « Les producteurs indépendants sont vus comme des concurrents », regrette Chris Henderson.

« Les particuliers sont limités dans ce qu’ils peuvent produire et intégrer dans le réseau, car les sociétés d’État ont peur de perdre trop de clients et de revenus », poursuit Greg Poelzer. Le professeur dénonce également l’impossibilité de créer des microcompagnies d’électricité possédées par des communautés autochtones.

Le transport à la traîne

L’autre obstacle, c’est le manque de main-d’œuvre qualifiée, capable d’assurer le fonctionnement et la maintenance des équipements. « C’est un défi de trouver [des gens] qui connaissent les exigences réglementaires et qui ont les compétences techniques. Il y a un vrai besoin de formation, parce que les communautés ne veulent pas faire venir des ingénieurs du sud du Canada qu’elles doivent payer une fortune », alerte Alexandra Mallett.

Dans un tel contexte, le Grand Nord peut-il espérer dépendre entièrement du renouvelable? Les spécialistes interrogés y croient. « Ce sera dur, mais le potentiel est là », affirme Greg Poelzer, qui évoque les pistes prometteuses de la géothermie et de l’hydrogène.

La véritable épine dans le pied pour parvenir à une économie décarbonée dans le Grand Nord reste cependant le domaine du transport. « Quelques véhicules électriques commencent à circuler sur les routes, mais ça reste le secteur qui émet le plus de gaz à effet de serre dans les territoires », souligne Alexandra Mallett.

À long terme, professionnels et universitaires appellent en priorité à renforcer les partenariats avec les peuples autochtones. « Ils doivent être associés et consultés à toutes les étapes pour s’assurer de concevoir des projets qui respectent leur environnement et leur usage traditionnel de la terre », insiste Martha Lenio.

 

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