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Le Yukon questionné dans une cocréation théâtrale francophone

Sophie André

Entre mythe et réalité, le Yukon est l’objet de rêves et de tentations pour de nombreuses personnes vivant à l’extérieur du territoire, parfois en opposition avec les réalités locales. Ce phénomène de romantisation du Grand Nord, comme le décrit l’artiste Véro Lachance, est le cœur du projet multidisciplinaire Dernière frontière réalisé en partenariat avec le Théâtre Everest au Québec.

Dernière Frontière est une cocréation théâtrale francophone initiée par Véro Lachance. Photo : Véro Lachance.

 

Le 19 mars dernier, la création théâtrale Dernière frontière a pris place au Old Fire Hall de Whitehorse. Le public était attendu pour partager ses rétroactions sur cette coproduction francophone Yukon-Québec, dont la première représentation officielle est prévue en 2023 seulement.

Une remise en question personnelle

Véro Lachance, de descendance euroquébécoise, est interprète multidisciplinaire au Yukon depuis 2017.

« Je souhaitais un mode de vie plus près de la nature, tout en pratiquant le théâtre, partage Véro Lachance. Quand j’étais à Montréal, j’entendais des témoignages sur le Yukon, mais surtout [de la part] de francophones qui n’y avaient pas habité plus d’un an. J’idéalisais le Yukon, sans prendre en compte l’histoire du territoire. »

Ses débuts à Whitehorse n’ont pas été faciles : « J’ai eu de grosses remises en question en arrivant, par rapport à la cohabitation avec les autres communautés. […] Il existe un “narratif” dans le milieu francophone sur le Yukon très binaire, très blanc, hétérosexuel — des cercles qui ne se touchent pas, des enjeux importants qui ne sont pas toujours mentionnés. »

Après plusieurs projets en anglais, Véro Lachance décide de prendre du recul, d’observer la société qui l’entoure. « La protection du français, la dualité français- anglais, je n’en peux plus, alors qu’il y a plusieurs langues autochtones au Canada qui sont dans une réelle [position] de précarité. On est encore dans une pensée très coloniale. »

Forte de remises en question, c’est ainsi que la pièce Dernière frontière est née.

Un projet artistique destiné à questionner les francophones du Yukon

Pensée et construite pendant la pandémie, la création initiée par Véro Lachance s’adresse aux personnes francophones nouvellement arrivées au Yukon et à celles qui pensent y venir.

« L’objectif est de se poser des questions, d’essayer de se défaire de l’idée que tout est beau ici, sans aucun problème et que tout le monde vie de la même façon », poursuit l’artiste. À travers des voix, des témoignages et des lectures, Véro Lachance met en lumière plusieurs facettes du territoire.

La pièce évoque le colonialisme et le rêve yukonnais dans une approche intersectionnelle, c’est-à-dire tenant compte des considérations d’identité, d’orientation, de race et de genre qui peuvent impacter, limiter ou influencer les perspectives, explique Véro Lachance.

« Il faut faire des choix en fonction de ce que l’on croit être le plus important à mettre en avant. C’est énorme comme chantier : j’ai toujours l’impression que l’on présente la pointe de l’iceberg », reconnaît l’artiste.

Des espaces immersifs entre les personnages et l’audience

Ce projet évolutif a été présenté à trois reprises lors de résidences au Québec et au Yukon jusqu’à présent. Le 19 mars dernier, c’était à Whitehorse que la représentation a eu lieu. Le format de la production se veut non-conventionnel. « Il y a une installation au début où les gens se promènent, puis traversent une tente et enfin vont s’asseoir dans un espace en demi-cercle. C’est là que la troupe [– dont les membres représentants du Yukon sont Frédérique Pierre, Annie/Hakim Therrien Boulos, John Fingland, Marie-Christine Boucher, Nic Hyatt et Véro Lachance; et ceux du Québec, Jade Barshee, Chloé Barshee, Audrée Lewka Juteau, William Couture –] interagit », explique Véro Lachance.

Pendant la représentation, une carte du Yukon est disposée par terre. « Au fur et à mesure elle se remplit de plein d’images du territoire avec des personnes, des animaux, puis de l’impact de la colonisation », poursuit l’interprète.

Parmi les projections, objets et actions sur scène, c’est bien ce dernier élément qui a particulièrement frappé une spectatrice, Annie Maheux. Pour l’agente de projets à l’Association franco-yukonnaise (AFY), cette carte provoque une forte réponse émotionnelle.

« Ça prenait au cœur. [À la fin de la pièce], je me suis demandé “Pourquoi est-on venu?” On voit le territoire saccagé, quel gâchis! On réalise notre influence, ça soulève beaucoup d’interrogations et d’écoanxiété. Je pense que c’est dommage que le français doive se partager les subventions avec les Premières Nations. Ça fait culpabiliser, car la promotion de la langue, c’est mon métier […] J’ai hâte de voir la pièce finale! »

Pour Véro Lachance et la dizaine de personnes qui composent la troupe, le public a une place très importante dans la réalisation de la pièce. « Nous voulons des retours honnêtes, par écrit, de gens qui n’ont pas d’attaches avec nous. Ça nous aide à approfondir les choses qui doivent l’être. »

Une coproduction théâtrale Yukon-Québec

Le projet se fait en collaboration avec le Théâtre Everest à Montréal. « Ils ont une démarche documentaire, avec des questions sur l’identité, un “narratif” diversifié. Je savais qu’on était dans un dialogue », justifie Véro Lachance sur le choix du partenariat.

Soutenu par l’AFY, le développement de Dernière frontière a été facilité grâce à l’obtention d’une bourse Yukon-Québec. « Il y a peu d’opportunités pour les artistes francophones au Yukon dans le secteur du théâtre », informe Virginie Hamel, à la direction des Arts et de la Culture à l’AFY. « Ce n’est pas facile pour les artistes francophones d’aller chercher du financement, alors quand on peut les soutenir, on le fait. »

Une nouvelle résidence aura lieu à Montréal en décembre 2022 en attendant la première, prévue pour 2023.

 

IJL – Réseau.Presse
L’Aurore boréale

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