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Le pays des libertés, qu’ils disaient

Julie Gillet, Francopresse

Derrière son volant, Ashley a peur. Elle amène sa fille de quinze ans à la seule clinique d’avortement de l’État, qui opère encore discrètement. Les voisins les ont vues partir ; ils ont posé beaucoup de questions. Sa patronne était suspicieuse quand elle a demandé un jour de congé. Le directeur de l’école aussi. Dans la clinique, tout le monde a peur. Le personnel de santé vit dans l’appréhension constante d’être dénoncé et poursuivi devant les tribunaux. Plusieurs ont choisi de mettre fin à leurs activités à cause des menaces reçues et des frais encourus.

Le 1er septembre, la nouvelle loi SB8, qui interdit les avortements après six semaines de grossesse, est entrée en vigueur au Texas. Photo fournie.

Est-ce la bande-annonce d’une nouvelle saison de la série La Servante écarlate? Ou le nouveau roman dystopique qui fait parler de lui pour la rentrée littéraire?

Non, pas du tout. C’est la triste réalité qui frappe les Texan.e.s depuis la semaine dernière, l’État restreignant toujours plus leur droit à disposer librement de leur corps.

Le 1er septembre, la nouvelle loi SB8, qui interdit les avortements après six semaines de grossesse, est entrée en vigueur au Texas.

Rappelons qu’à six semaines de grossesse, la plupart des femmes ignorent être enceintes. Et que cette loi ne prévoit pas d’exception en cas de viol ou d’inceste, mais seulement en cas d’urgence médicale. Cela vous choque? Attendez de voir la suite.

Des dénonciations à 10 000 $

Surnommé le « Texas Heartbeat act », ou loi du battement de cœur, car elle interdit les avortements à partir du moment où les battements de cœur du fœtus sont perceptibles, cette loi s’inscrit dans un mouvement général de recul des droits des femmes et des minorités de genre à travers tous les États-Unis, porté par ses membres les plus conservateurs.

Avant le Texas, de nombreux autres États ont déjà tenté d’adopter des lois aussi restrictives, mais toutes ont été bloquées par la Cour suprême. Cette fois, la plus haute instance juridique du pays a décidé de laisser la loi en place tant que la bataille judiciaire se poursuit.

Si cette loi a pu passer, c’est à cause de son dispositif inédit : ici, ce n’est pas l’État qui est chargé de faire respecter la mesure, mais n’importe quel.le citoyen.ne qui est encouragé.e à dénoncer toute personne en ayant aidé une autre à avorter au-delà de la sixième semaine de grossesse, avec une récompense de 10 000 $ à la clé.

Résumons à l’aide de quelques exemples simples : aujourd’hui, au Texas, une femme peut être trainée devant les tribunaux par son ex-partenaire violent pour avoir avorté.

Un voisin méfiant peut entreprendre une action en justice contre une infirmière du quartier qui travaille dans une clinique d’avortement.

Un mari qui paye les frais médicaux liés à l’interruption de grossesse de son épouse peut être poursuivi par un collègue malveillant.

Un jeune qui s’ennuie peut décider d’arrondir ses fins de mois en déposant des plaintes contre des organismes de défense des droits des femmes.

Le pays des libertés, qu’ils disaient. Le pays des droits bafoués, oui.

La riposte

La nouvelle loi texane a suscité presque immédiatement une levée de boucliers dans les journaux américains et internationaux.

De nombreuses célébrités comme Cindy Lauper, Reese Witherspoon ou Lizzo ont fait entendre leur voix sur les réseaux sociaux pour dénoncer cette atteinte aux droits sexuels et reproductifs des personnes.

Comme toujours, peu d’hommes se font entendre. Ils seront contents quand ils devront assumer une paternité non désirée, je présume.

Du côté des militant.e.s, les réponses n’ont pas tardé non plus. Sur TikTok, l’utilisateur Sean Black a partagé un code visant à envoyer un grand nombre de faux rapports à un site Web qui encourageait le public à dénoncer les avortements illégaux. Ce même site a rapidement été contraint de suspendre ses activités par son hébergeur.

Tout n’est pas rose au Canada

Mais si la loi SB8 a focalisé l’attention des médias sur nos voisins du Sud, nous ne devons pas oublier que tout n’est pas rose au Canada. La semaine dernière, plus de 50 organismes à travers le pays ont signé une lettre* appelant à des actions politiques immédiates en matière d’accès à l’avortement, notamment au Nouveau-Brunswick.

Dans cette province, une législation interdit encore le remboursement par l’assurance-maladie des avortements en dehors des hôpitaux, ce qui empêche les cliniques d’en offrir si elles veulent rester économiquement viables.

Cette législation restrictive ne s’appuie sur aucun argument financier valide — les vasectomies sont quant à elles remboursées, par exemple — mais bien sur des raisonnements idéologiques visant à contrôler le corps des femmes et des minorités de genre.

Qu’on se le dise : restreindre l’accès à l’avortement n’aura jamais pour conséquence de faire baisser le nombre d’avortements. Interdire l’avortement ne fera qu’augmenter le nombre d’avortements pratiqués dans de mauvaises conditions : longs et fatigants voyages, méthodes et moyens dangereux, praticien.ne.s peu ou pas formé.e.s, absence de suivi médical, etc.

Et comme toujours, ce sont les femmes pauvres, racisées, immigrantes ou autochtones qui en payeront le prix fort.

Quand on sait qu’environ une Canadienne sur trois avortera au cours de sa vie, restreindre l’avortement constitue un acte criminel, ni plus ni moins. Quand la réalité fait peur, n’ayons pas peur des mots.

*NDLR : La lettre a été coécrite par la chroniqueuse, Julie Gillet, à titre de directrice du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick. Julie Gillet est directrice du Regroupement féministe du Nouveau Brunswick. Ses chroniques dans Francopresse reflètent son opinion personnelle et non celle de son employeur.

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