Accueil » Actualités » La grosse citrouille

La grosse citrouille

Yves Lafond

L’Halloween clôture octobre en nous projetant dans novembre. Le mois de la peur, des films d’horreur. Tous savent que c’est durant ces nuits noires comme de la suie emplies de froidure glaçant le sang que les anciennes âmes sortent de leurs tombes et mêlent au vent leurs gémissements angoissants.

Photo : Pixabay

Mais certains tout-petits des plus téméraires auront le courage d’affronter tous ces dangers. Bien camouflés sous des déguisements confondants pour les mauvais esprits les croyant des leurs, ils reviendront de leur quête chargés de trésors sucrés de toutes les couleurs. Et au diable la santé!

Pour moi, ça s’est passé autrement. Ce fut bien pire. Avant d’écouter cette histoire d’horreur m’ayant marqué à jamais, assurez-vous d’avoir toutes les lumières bien allumées. Il faut à tout prix empêcher l’esprit perfide de l’Halloween de s’immiscer.

Tout petit, pour mes parents, l’Halloween n’existait pas. Ils avaient connu le Mardi gras qui, si je me fie à leurs propos, n’avait rien de bien effrayant. Rien à voir avec la mascarade de nos cousins cajuns de la Louisiane.

Les curés, les vrais patrons de la place, ne l’auraient d’ailleurs pas toléré. Mes parents, sans doute encore sous leurs jougs, n’étaient pas très chauds à l’idée d’encourager cette coutume anglaise. D’autant plus que mon père, si fort autrement, en tant que fils d’Irlandaise élevé en partie dans cette tradition, les craignait, ces esprits maléfiques.

Nous répétions nos frustrations chaque année en nous lamentant de l’injustice subie face aux enfants du village qui eux y avaient droit et pouvaient non seulement se déguiser, mais en plus s’empiffrer.

Une année, cela changea. Nous étions à l’épicerie et devant les citrouilles sur les marches de l’escalier, ma mère finit par céder. Mais à une condition : nous devrions manger tout l’intérieur de ce qu’elle contenait. J’avais peine à y croire. Nous sautillions de joie, mon frère et moi.

Comme elle s’apprêtait à en prendre une petite, emporté par le succès de notre requête, je me risquai à une demande supplémentaire : pourrait-on la choisir? C’était notre jour. Elle y consentit aussi. Alors pendant qu’elle faisait son épicerie, mon frère s’accorda à ma logique (pour ces patentes, il s’y accordait toujours) de prendre la plus grosse.

Quand elle la vit, ma mère fit un pas de recul. « N’oubliez pas d’avoir donné votre parole de tout manger », qu’elle nous rappela. J’aurais promis d’aller à l’école toute ma vie si c’en avait été le prix à payer. Le chemin vers la maison était long. Une fois arrivés, on s’installa. Premièrement, il fallait faire un gros trou dans la tête avec précaution afin d’en préserver un couvercle. Ensuite, ce fut le travail de ma mère de la vider de son contenu orangé pas très appétissant, mais pas très préoccupant à ce moment.

Ce fut un peu long à la vider de sa cervelle, parce qu’il y en avait beaucoup. Ce qui pressait pour nous, c’était la phase suivante de cette opération à la Frankenstein : lui découper une face avec un grand couteau. Quel plaisir de plonger la lame dans sa chair pour lui tailler ces yeux triangulaires, son nez pointu et sa bouche édentée.

En moins de deux, tout était terminé. Dès lors, on pouvait y aller avec la cerise sur le sundae : la chandelle. L’effet était parfait. Installée sur un tabouret de la fenêtre du salon, les reflets lumineux et oscillants lui sortaient des yeux et de toutes ses pores.

C’est difficile à croire, mais il nous resta même du temps pour improviser des costumes pour aller la courir, l’Halloween. Ma mère, normalement grande créatrice, en a manqué cette fois-là.

Elle coupa une vieille bouteille d’eau de javel en deux sur le sens de la longueur. Elle y coupa des yeux et une bouche, et les coloria un peu. Ensuite, deux petits bouts de draps coloriés avec les mêmes crayons de cire orneraient nos épaules.

Nous sommes allés chez la voisine qui se trouvait à n’être nulle autre que cette grand-mère irlandaise. Je peux vous assurer qu’elle ne se sentit pas effrayée. Elle tenta de nous identifier en se trompant par exprès, pour nous égayer. Puis elle nous donna les mêmes quelques bonbons roses « paparmans » qu’elle me donnait tous les jours. Après cette fantastique virée, nous retournâmes à la maison pour souper.

Nous passâmes devant notre citrouille que personne d’autre ne verrait sur ce chemin devenu fantôme après l’heure de la traite.

Quand mon père revint de l’étable, il refusa de voir notre œuvre. Il semblait troublé. Pour se défendre, il nous expliqua qu’on ne pouvait pas comprendre l’esprit irlandais.

C’est après cette soirée pas épeurante pour cinq cents que le mauvais sort se manifesta. Il nous restait à honorer notre parole. Et ça par contre, les parents nous l’avaient inculqué : à parole donnée, nul ne peut se désister. Cela commença par de la tarte à la citrouille.

Qui a déjà entendu parler d’un enfant rechignant une pointe de tarte? Celui qui sera pris pour en manger jour après jour, alignés comme un long chemin de croix. Si ce n’avait été que ça. Mais pour varier, il y avait aussi un genre de compote à la citrouille. Ou était-ce de la marmelade à la citrouille ou des confitures orange? Je le sais plus. Mais je pense que c’était tout ça.

On en vint à craindre les repas. Moins on en mangeait, plus ça étirait la sentence. Jamais on ne gagnerait. La citrouille s’était vengée. Sa cervelle était entrée dans la nôtre. Ça a duré un mois. Un samedi – Noël approchait – face à notre regard de chien battu, notre mère mit fin au supplice et jeta le restant.

Ça en serait fini pour moi de la citrouille. Là aussi, j’ai tenu parole. Je n’en ai jamais remangé. L’an passé je suis allé au Pérou où la cuisine a une fort bonne réputation pour les foodies, dont je ne fais pas partie. Mais c’est vrai que c’est délicieux.

Un soir dans un patelin bien sympathique des Andes du nom de Tarma, chaque bouchée d’un plat aux chairs incertaines et à saveur imprécise faisait monter en moi un malaise. Je devenais anxieux. Je m’interrompis pour m’informer de la contenance de ce plat. Ça m’a pris un bout avant de traduire « calabaza » : citrouille.

Je compris dès lors la source de mon angoisse. Le sort maléfique de la citrouille me poursuivrait partout sur terre jusque de l’autre côté de l’équateur. Je suis damné. Il n’y aura jamais de rédemption pour moi. Petits et grands, méfiez-vous des grosses citrouilles. Et surtout, surtout, méfiez-vous de vos souhaits qui pourraient peut-être se réaliser.

 


Écouter l’article :

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *