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Éditorial – Réconciliation

Maryne Dumaine

Si certain.e.s diront que l’histoire s’écrit un peu chaque jour, il y a pourtant des dates qui d’ores et déjà la marqueront à jamais. C’est le cas aujourd’hui, en ce trentième jour de septembre de l’an 2021.

La statue en bronze représentant une femme autochtone tenant un tambour dans sa main, a été érigée en l’honneur des femmes, des filles et des personnes bispirituelles+ autochtones disparues et assassinées (FFDA2S+). Elle se trouve sur le bord du fleuve Yukon, à Whitehorse. Photo : Laurie Trottier

 

Pour la première fois de l’histoire du Canada, le gouvernement fédéral octroie une journée de congé dans le but de « rendre hommage aux enfants disparus et aux survivants des pensionnats, leurs familles et leurs communautés. » Le site de Patrimoine Canada mentionne également que la commémoration publique de l’histoire tragique et douloureuse des pensionnats et de leurs séquelles durables est un élément essentiel du processus de réconciliation.

Réconciliation. Voici le mot arboré par les gouvernements, qui souhaitent créer par cette journée un moment de réflexion. Le mot même est puissant, car il va au-delà d’un hommage.

Ce n’est pas un anniversaire ni une fête ancestrale folklorisée ou sujette aux frivolités commerciales. On parle aujourd’hui d’une journée pour réfléchir et pour apprendre, pour découvrir la richesse et la diversité des cultures, des langues, des croyances spirituelles et des histoires des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Pour comprendre leur cheminement, leur résilience aussi.

Pourquoi le choix du 30 septembre? Depuis plusieurs années, la couleur orange est devenue « un peu comme le coquelicot qui souligne le jour du Souvenir », estime Andréanne Joly (Francopresse). C’est la date de la Journée du « chandail orange », qui avait lieu jusqu’ici principalement dans les écoles. Elles s’inspire de l’histoire vécue par Phyllis Webstad, une Secwepemc Nord (Shuswap) de la Première Nation Xgat’tem Stswecem’c, qui, à son premier jour d’école, est arrivée vêtue d’un nouveau chandail orange, lequel lui a été enlevé. Ce chandail et sa couleur flamboyante sont désormais devenus des symboles de la dépossession de la culture, de la liberté et de l’estime de soi dont ont été victimes les enfants autochtones pendant plusieurs générations.

Journée de vérité, aussi. Mais de quelle Vérité? « Utilisons les bons mots », scandaient il y a quelques années les groupes de femmes du Yukon. Alors, utilisons-les, les mots. La vérité, c’est ce changement de paradigme : désormais, une page sombre de l’histoire canadienne et de sa politique d’assimilation forcée des peuples des Premières Nations est mise en lumière.

Désormais, il est politiquement « acceptable » de mentionner que le Canada a eu, dans son histoire, des moments peu glorieux qui ont laissé des traces du colonialisme, des traces ineffaçables.

Il y a quelques années à peine, dire cela n’aurait pas été acceptable.

À date (il est impossible encore de chiffrer de façon exacte, car les fouilles sont encore en cours), plusieurs milliers de tombes anonymes près d’anciens pensionnats catholiques pour autochtones ont été découvertes. De 1883 à 1996, plus de 150 000 enfants ont été envoyés de force dans 139 pensionnats, coupés de leurs familles, de leur langue et de leur culture. Beaucoup d’entre eux ont été soumis à de mauvais traitements, à l’humiliation et à des abus physiques et sexuels, selon la commission d’enquête qui avait conclu à un « génocide culturel ».

Parmi ces 150 000 enfants, il y a ceux et celles qui sont mort.e.s sans qu’aucune trace écrite de leur passage sur terre ne soit laissée. Ce sont eux, les tombes anonymes. Mort.e.s sans laisser de traces… Ce sont pour ces enfants que les drapeaux sont en berne depuis le mois de mai.

Parmi ces 150 000 enfants, il y a aussi plus de 4 000 décès répertoriés et, surtout, il y a les survivant.e.s. Ceux et celles qui ont dû reprendre une vie « normale ». Vivre dans un monde où ces sévices n’étaient pas reconnus, pas validés. Une vie dans un monde qui n’avouait pas qu’une guerre avait été menée contre leur culture, contre leurs racines, contre leur identité.

Et il y a maintenant les générations suivantes. Nées de parents qui ne savaient pas comment survivre à ces traumatismes, de parents qui ne savaient parfois pas l’être, puisqu’ils avaient été privés des leurs… Pour cela aussi, il y a un mot : traumatisme intergénérationnel.

Voilà la vérité, ou du moins, une partie. Et à écrire ces mots, je me sens mal, car bien que rien de cela ne soit de « ma » faute, elle reste celle de mon peuple, colonisateur.

Alors, parler de réconciliation… Cela me paraît ambitieux pour le moment. Comme le mentionne Laurie Trottier en page 5, « pour plusieurs, beaucoup reste à faire avant d’atteindre la réconciliation ».

Chaque année, nous aurons désormais le loisir de réfléchir aux impacts de la colonisation, alors tentons de mettre cette journée à profit. Ce n’est pas une journée pour laver les vitres ou regarder la télévision. Éduquons-nous. Profitons-en aussi pour prendre conscience du territoire sur lequel nous vivons.

Au moment d’écrire ces lignes, je me trouve sur le territoire des Premières Nations de Kwanlin Dün et de Carcross-Tagish. Et, comme nous le mentionnons dans chaque édition, avec respect, je tiens à reconnaître que nous travaillons et publions ce journal sur le territoire traditionnel de la Première Nation des Kwanlin Dün et du Conseil des Ta’an Kwäch’än.

Mahsi Cho, Kwänäschiss. Merci.

 

 

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