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Dix livres pour une lecture engagée

Laurie Trottier

Qu’ont en commun les grands froids, la pandémie, les feux de foyer et les abondantes chutes de neige? Ils inspirent tous et toutes à rester à l’intérieur, bien au chaud! Pour accompagner votre détente, voici une liste de lectures à saveur engagée pour une année 2022 éclairée.

Photo : Laurie Trottier

N’essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell, traduit du suédois, Éditions Alto. LGBTQ2IA+, littérature étrangère

Mon meilleur livre de l’année 2021. Ce livre ne laisse personne indifférent. Il est question de l’épidémie de VIH (Sida) qui a ravagé la Suède dans les années 1980 et 1990. On suit des amis homosexuels qui, tour à tour, développeront la maladie.

À travers les chapitres, qui oscillent entre fiction et journalisme, on comprend à quel point ces hommes étaient pointés du doigt et jugés pour leur orientation sexuelle, jusqu’à en payer le prix de leur vie.

À ce sujet déjà assez dense, Jonas Gardell ajoute une autre dimension, plus humaine : un des personnages est témoin de Jéhovah. Il aurait été facile de tomber dans le jugement, mais on a plutôt traité cet élément avec empathie et douceur, tout en en illustrant les défis.

Un roman-fleuve de 830 pages qui fait la lumière sur une tragédie sanitaire et sociétale, et qui multiplie les personnages attachants, tous lovés dans une prose (traduction française conjointe de Jean-Baptiste Coursaud et Lena Grumbach) soignée et dépourvue de sensationnalisme.

Perdre le Sud de Maïka Sondarjee, Éditions Écosociété. Aide humanitaire

« Nous ne vivons pas au-dessus de nos moyens, mais au-dessus des moyens des autres. »

Maïka Sondarjee a habilement repris les mots du sociologue allemand Stephen Lessenich dans son ouvrage abordant la nécessité de repenser l’aide internationale.

Le désordre actuel est d’abord savamment démontré : notre ordre mondial permet des déséquilibres entre les pays du Nord et les pays du Sud et un retour de balancier est nécessaire pour que tous et toutes puissent accéder à des standards de vie acceptables.

Pour ce faire, Maïka Sondarjee propose un internationalisme radical, soit de voir les défis internationaux dans leur globalité et de refuser des solutions à la pièce. Pour un réel changement, il faut empêcher la concentration du capital entre les mains de quelques États et l’oppression qu’ils exercent sur d’autres nations.

Même si le contenu est dense – on aborde tant l’économie internationale que les ramifications sexistes et racistes du monde d’aujourd’hui –, la professeure à l’Université d’Ottawa réussit à décortiquer chaque élément de sa pensée et à nous fournir les cartes pour repenser notre façon d’apporter de l’aide aux pays plus démunis. Plus encore, ce livre nous rapproche. Un réel appel à la solidarité, qui ferait fi des frontières et de la distance.

Highway of Tears de Jessica McDiarmid, Éditions Penguin Random House Canada. Enjeux autochtones

Un récit d’épouvante qui est malheureusement bien réel : la journaliste Jessica McDiarmid fait le point sur les atrocités qui sont survenues le long de l’autoroute 16, qui parcourt les 720 kilomètres entre Prince George et Prince Rupert en Colombie-Britannique.

« L’autoroute des larmes » porte d’ailleurs tristement bien son nom, puisqu’un grand nombre de femmes autochtones y ont été portées disparues ou y ont été assassinées. Une enquête journalistique lourde, mais qui s’impose comme un devoir de mémoire afin de mieux comprendre comment le racisme systémique et le colonialisme ont fait en sorte que ces femmes ont pu disparaître dans l’indifférence la plus totale.

À travers des entrevues avec des proches des victimes, des documents de la Gendarmerie royale du Canada et une recherche minutieuse sur le terrain, Jessica McDiarmid nous livre une vérité crue, violente, mais incroyablement révélatrice des défis de réconciliation entre la police, l’État canadien et les autochtones.

In my Own Moccasins de Helen Knott, Éditions University of Regina. Enjeux autochtones

La préface le mentionne : c’est un mémoire sombre, qui devient encore plus sombre. L’écrivaine, poète et militante autochtone de la Première Nation de Prophet River, au nord de la Colombie-Britannique, Helen Knott, souligne d’entrée de jeu qu’elle ne l’a pas écrit pour les Blancs, mais pour les femmes autochtones et son peuple.

C’est un récit intime sur sa quête de paix, de répit et de pardon de soi après des années de dépendance et de multiples agressions sexuelles. Dans ce mémoire, la guérison représente souvent un pas en avant et deux pas en arrière, alors qu’on la suit en tant que lecteur et lectrice dans son cheminement, ses échecs, mais aussi ses réussites.

Ce n’est pas un livre avec une thèse, une recherche sociohistorique ou un appel à la réconciliation : on lit simplement son histoire, racontée dans ses mots. Pour s’engager dans des causes sociales, il faut parfois savoir s’effacer et écouter les autres partager leurs expériences, et c’est ce que ce livre permet.

Plus aucun enfant autochtone arraché de Samir Shaheen-Hussain, Éditions Lux. Autochtones, protection de la jeunesse

Le livre de Samir Shaheen-Hussain se taille une place dans cette liste notamment grâce à l’originalité du thème traité. Ce n’est pas non plus un ouvrage à l’eau de rose : on y expose la violence médicinale perpétrée envers les Autochtones au Canada, comme les évacuations aéromédicales et les règles de non-accompagnement, les failles structurelles du système de soin ou les maladies propagées dans les pensionnats.

Le pédiatre accorde tout un chapitre sur la violence genrée et sur la stérilisation et la contraception forcées. Plutôt que de nous laisser sur ces constats sombres, le Dr Shaheen-Hussain nous amène à regarder vers l’avant, en proposant une série de mesures pour changer la donne et accéder à une véritable réconciliation. La réconciliation implique de ne pas s’excuser deux fois, souligne-t-il.

Une autre lecture difficile, mais nécessaire, qui nous amène à repenser la justice sociale par le prisme de la médecine.

Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, traduit de l’anglais, Éditions Folio. Littérature étrangère, immigration

Une lecture engagée un peu plus légère (oui, ça existe!) sur l’arrivée d’une femme noire aux États-Unis. Contrairement à son autre ouvrage à succès, l’Hibiscus pourpre, Chimamanda Ngozi Adichie propose ici une histoire moins sombre, tout en continuant de traiter de thèmes qui lui tiennent à cœur : le racisme, la différence et l’adaptation.

On aborde entre autres le clivage entre les Africains immigrants et les Afro-Américains aux États-Unis et la glorification des États-Unis comme terre d’accueil et d’opportunités par les Nigériens. Plus encore, l’autrice aborde le changement de sentiment qu’une personne éprouve envers son pays natal après avoir immigré aux États-Unis. Le personnage principal se met ainsi à juger sévèrement ses origines plutôt que de célébrer les différences entre les deux cultures.

On ne se trompe jamais en embarquant dans les romans de Chimamanda Ngozi Adichie et Americanah ne fait pas exception.

The Day the World Stops Shopping de JB MacKinnon, Éditions Penguin Random House Canada. Consommation, enjeux environnementaux

Une prémisse un peu improbable, mais un contenu qui pousse à réfléchir, voilà ce que nous offre The Day the World Stops Shopping. Qu’arriverait-il si, du jour au lendemain, on arrêtait de faire les emplettes, sauf celles qui sont essentielles?

Évidemment, on commence par exposer les déboires des sociétés hyperconsommatrices actuelles (60 % de nos vêtements finissent dans les poubelles même pas un an après l’achat, une personne moyenne dans un pays riche consomme au moins 13 fois plus qu’une personne dans un pays pauvre, etc.), mais on ne se limite pas à ces constats. On montre comment les changements dans les dernières années ne sont pas de taille pour régler le problème.

Plus encore, JB MacKinnon accorde une grande importance aux changements de paradigmes si le monde arrêtait de consommer du jour au lendemain, en postulant qu’il y aurait plus d’empathie et d’entraide. Si cet essai nous fait soupirer à plusieurs reprises, il invite aussi à l’imagination d’un monde plus équitable, réellement vert, durable, et doux.

Migrations de Charlotte McConaghy, Éditions LATTES. Littérature étrangère, enjeux environnementaux

Dans cette fiction dystopique, Charlotte McConaghy propose un récit qui donne froid dans le dos : c’est la fin des animaux et des insectes sur terre, les humains ayant répétitivement ignoré les appels à la conservation de la planète. Les seuls oiseaux restants sont les ternes de l’Arctique, et une femme se met à leur poursuite.

L’autrice réussit merveilleusement bien à nous transmettre l’émotion, l’empathie, l’amour et le respect que cette scientifique éprouve envers ces oiseaux. Ces oiseaux continueront donc à se déplacer, jusqu’à ce qu’ils trouvent des poissons quelque part, jusqu’à en mourir d’épuisement. Et c’est aussi ce qu’est prêt à faire le personnage principal.

On devient facilement attachés envers ces oiseaux, et c’est sur cette compassion que mise l’autrice pour faire passer son message. À la fin, le questionnement reste entier : comment a-t-on fait pour s’éloigner autant de la nature? Une fiction à dévorer sans modération, qui nous émeut par sa quête.

(V)égaux, pour un véganisme intersectionnel, Collectif, Éditions Somme Toute. Véganisme, droit des animaux

Cette compilation de textes sur le véganisme propose une réflexion sur notre relation avec les animaux et la façon dont d’autres luttes sociales – comme le racisme ou le sexisme – pourraient inclure celle pour les droits des animaux. On y établit un parallèle entre la façon dont les animaux sont présentés comme un produit de consommation et la culture du viol, et on détruit les murs des concepts d’égalité qu’on souhaite seulement appliquer aux humains.

Plusieurs autres textes sont des poèmes, des slams ou des expériences personnelles de personnes véganes, ce qui vient tempérer les notions plus denses contenues dans le recueil.

Ceci n’est pas un abécédaire expliquant la façon de devenir végétalien ou végétalienne, ou même les raisons qui poussent de plus en plus de personnes à adopter ce style de vie : c’est simplement un livre qui nous amène à réfléchir à une lutte intersectionnelle et à considérer les animaux lorsqu’on milite pour d’autres causes sociales.

Libérer la colère, Collectif dirigé par Geneviève Morand et Natalie-Ann Roy, Éditions Remue-Ménage. Féminisme, littérature québécoise

Libérer la colère est un livre qu’on lit en même temps que d’autres ami.e.s et dont on discute après. Tout y passe : la charge mentale, les agressions sexuelles, les préjugés envers les travailleuses du sexe ou les femmes voilées, la misogynie normalisée… Ce sont trente-cinq femmes de 20 à 65 ans qui déversent leur colère (et revendiquent le droit de l’être!).

Plutôt que de mettre de l’eau dans leur vin, les femmes jettent leurs verres contre le mur et expriment le plus clairement possible leurs états d’âme. Est-ce que la colère peut être libératrice? À vous de voir.

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