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Dimanche matin

Yves Lafond

Samedi soir passé, je m’en revenais vers Whitehorse, j’arriverais le lendemain. J’étais seul comme je le suis tout le temps. Je n’ai normalement rien à dire contre ça et personne à blâmer non plus. C’est moi et moi seul qui l’ai choisi cette vie. Même si j’aime bien me retrouver en bonne compagnie, étant très social de nature, et de bonne compagnie aussi, il n’en demeure pas moins que passer du temps en loup solitaire m’est aussi essentiel que respirer, dormir et manger. Je ne sais pas pourquoi. Mais le samedi soir parfois, la pesanteur de la solitude se fait sentir. N’est-ce pas lors de cette soirée qu’on se retrouvera le plus souvent en famille ou entre amis ou les deux ? Comme la plupart des gens ont congé le lendemain, on en profitera pour organiser un souper ou quelconque sortie ou plus simplement passer une soirée agréable ensemble oubliant le temps d’une soirée le traintrain quotidien.

J’ai passé l’âge depuis longtemps de me plaindre sur mon pauvre sort, mais mettons que samedi soir passé, c’était proche. La seule compagnie qui a partagé mon parcours, et ce, pendant cinq minutes au max, a été cet orignal au bas des Tombstones courant devant mon camion en refusant obstinément de sauter dans le bois malgré toutes les chances que je lui donnais. Les conversations avec les orignaux, en général, c’est plutôt limité. On sait jamais ce qu’ils pensent vraiment. Surtout celui-là. Je n’étais pas trop impressionné par sa logique. Malgré tout, c’était pas assez pour le tuer. Son comportement insensé me stressait un peu. J’avais peur que, sans autre raison qu’une idée propre à lui seul, il lui prenne l’idée de virer de bord et sauter devant le camion. C’est arrivé assez souvent pour qu’on s’en inquiète. J’étais pas choqué finalement de me retrouver seul après avoir réussi à le/la (?) dépasser.

Plus tard quand vint le temps de me coucher aux alentours de Pelly Crossing, mes mélancolies de la soirée étaient loin derrière moi. Le lendemain, c’était direction maison. Dernier stretch : trois heures de route à peine et je pourrais profiter d’un petit congé bien mérité. Ça allait bien sur le chemin. Quoique un peu glissant. Je m’en suis aperçu quand ça a parti de travers. Rien de ben grave, mais juste assez pour me ramener à l’ordre et me recentrer sur l’important : ce qui se passait devant.

Ce bout de chemin-là; entre Pelly et Carmacks, je ne pourrais pas dire combien de fois je l’ai fait. Des centaines de fois, mille fois, plus, moins? Peu importe. Il y a un bout des plus magnifiques en approchant de Carmacks où on roule entre un mur de montagnes à l’allure particulière et le fleuve qui se fait voir sous son plus beau jour avec ses méandres, ses îles splittant la rivière en dizaine de bras, et évidemment  Five Finger Rapids .

Mais avant ça, ou après, selon si on vient ou on va, Minto et ses alentours, n’a rien pour combler l’œil avec des paysages séduisants. Ses quelques montagnes à moitié chauves dégarnies par les feux de forêt qui ont laissé bien en place tous leurs chicots noircis rendent le paysage, à mon avis, désolant.

Mais dimanche. Je ne sais pas c’est quoi qui se passait tout autour. Est-ce que c’était le redoux qui avait mis un filtre brumeux évoquant le rêve sur l’ensemble du paysage? Était-ce le bleu du ciel qui arrivait à se pointer par bouts, mais dans une teinte particulière et inhabituelle? Était-ce à cause du livre audio sur Léonard Cohen et sa spiritualité que je venais d’écouter pendant des jours? Mais à voir ce que je voyais dans cette nature semblant, l’espace d’un court matin, appartenir à une autre dimension,  je me suis demandé : pourquoi dimanche? C’est pas le premier dimanche comme ça. Il y en a eu d’autres. Je ne cherche à rien affirmer, surtout que je n’en sais tellement rien. Mais si la spiritualité existe pour une raison tangible, je peux affirmer sans me tromper que je l’ai ressentie beaucoup plus par ici, le nez collé ben dur sur la nature, que je ne l’aie jamais ressentie aux messes du dimanche de mon enfance. Et pourtant, des fois, on dirait que c’est le dimanche matin que les éléments se donnent la main pour me faire regarder et voir de manière différente. Je n’ai rien d’autre à rajouter sur ce sujet hormis une pensée qu’un de ces matins m’a déjà inspiré.

Hé Route – Poème et photo de Yves Lafond

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