le Vendredi 3 février 2023
le Jeudi 10 novembre 2022 5:52 | mis à jour le 30 novembre 2022 15:28 Arctique

Coopération internationale en Arctique : la fin d’une exception?

Le gouvernement canadien va débloquer 3 milliards $ sur six ans pour améliorer la capacité de détection des menaces en modernisant les systèmes de surveillance en Arctique. — Photo : CANR NORAD
Le gouvernement canadien va débloquer 3 milliards $ sur six ans pour améliorer la capacité de détection des menaces en modernisant les systèmes de surveillance en Arctique.
Photo : CANR NORAD
Le 17 octobre dernier, deux avions militaires russes ont été repérés à proximité de l’Alaska. Les appareils russes se trouvaient dans l’espace aérien international dans un secteur patrouillé par le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD).

Les deux bombardiers russes ont été identifiés et interceptés par deux avions de chasse de type F-16 de l’armée de l’air américaine afin qu’ils n’entrent pas dans l’espace aérien américain et canadien. Cet événement, décrit comme non suspicieux par les États-Unis, n’a pas soulevé de craintes : « Cette activité de la Russie […] n’est pas considérée comme une menace ni comme une provocation », peut-on lire dans un communiqué de presse émis par le NORAD.

Une nouvelle stratégie en Arctique

Dix jours plus tôt, le gouvernement des États-Unis dévoilait sa nouvelle stratégie nationale de défense de l’Arctique, qui couvre une période de dix ans, soit jusqu’en 2032. Articulée autour de quatre piliers – la sécurité, le changement climatique, le développement économique durable et la coopération internationale – ce document propose une nouvelle approche des enjeux de l’Arctique.

« Les États-Unis souhaitent une région arctique pacifique, stable, prospère et coopérative. La nouvelle stratégie nationale pour la région de l’Arctique énonce un programme affirmatif des États-Unis, au cours des dix prochaines années, pour réaliser cette vision », peut-on lire dans le document de quinze pages.

Pour Dr Andrea Charron, directrice du Centre d’études en défense et sécurité et professeure associée de l’Université du Manitoba à Winnipeg, cette nouvelle stratégie américaine est prometteuse et reflète un changement de point de vue par rapport à la précédente stratégie, qui couvrait la période de 2012 à 2022.

Les changements climatiques y sont appréhendés comme un problème majeur et la coopération avec les peuples autochtones de l’Alaska devient primordiale. La stratégie annonce d’emblée que « les États-Unis s’engagent à mener des consultations, et à coordonner et à cogérer de façon régulière, significative et solide avec les organismes autochtones de l’Alaska, les communautés, les entreprises et d’autres organisations et ainsi assurer l’inclusion des peuples autochtones et de leurs connaissances. »

« [Le fait que la stratégie mentionne] des solutions cogérées avec les peuples autochtones d’Alaska est une véritable victoire, car les peuples autochtones sont essentiels pour défendre la sécurité et le bien-être dans l’Arctique, » précise la directrice lors d’une entrevue.

Pour Dr Lillian Hussong, membre du centre d’étude sur la sécurité circumpolaire appelé L’Institut arctique (IA) à Washington, DC, la stratégie dévoile un changement de perspective quant au rôle et à l’importance des peuples autochtones de l’Alaska.

« Le document donne la priorité à la coopération et au dialogue avec les Autochtones de l’Alaska et c’est un changement important par rapport à la stratégie nationale de 2013 […] qui énumérait souvent l’engagement des Autochtones comme une dernière ligne d’effort plutôt qu’une priorité élevée », fait-elle remarquer.

Modernisation de NORAD

Créé en 1958 dans un contexte de guerre froide, le NORAD est chargé de la surveillance et de la défense commune de l’espace aérospatial de l’Amérique du Nord et, par conséquent, du flanc ouest de l’OTAN. Le 22 juin 2022, le gouvernement canadien annonçait un financement de 3 milliards $ sur six ans à compter de 2022-2023 afin d’améliorer la capacité de détection des menaces en modernisant les systèmes de surveillance.

La vétusté des radars utilisés depuis 30 ans fait en sorte qu’ils ne sont plus capables de détecter des missiles hypersoniques ou des missiles de croisière à longue portée. Le nouveau système de surveillance comprendra deux systèmes de radar transhorizon « permettant d’assurer une couverture radar d’alerte lointaine et une poursuite des menaces depuis la frontière canado-américaine jusqu’au cercle arctique, ainsi qu’une couverture radar d’alerte lointaine au-delà des voies d’approche vers l’Amérique du Nord depuis l’extrême nord, y compris les îles canadiennes de l’Arctique ».

Les risques de la disparition de la coopération en Arctique

La suspension de toutes les discussions au sein du Conseil de l’Arctique, en février 2022, à la suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, est dommageable et risquée selon Dr Charron. Cet important outil diplomatique illustrait l’exceptionnelle collaboration des États arctiques et son absence aujourd’hui rend la situation dangereuse quant à une possible escalade du conflit russo-ukrainien au-delà des frontières de l’Ukraine.

Les tensions géopolitiques se reflètent aujourd’hui en Arctique, où une augmentation des exercices militaires et une baisse de la coopération internationale sont à craindre.

« La nouvelle stratégie nationale américaine pour l’Arctique suggère que la montée des tensions géopolitiques résultant de la guerre en Ukraine mettra fin à l’exceptionnalisme arctique. La région verra probablement moins de coopération internationale, et une activité militaire accrue de la part de la Russie, de la Chine, des États-Unis et de ses alliés de l’OTAN, dans les années à venir », a déclaré le Centre d’étude sur la sécurité circumpolaire dans un communiqué de presse du 17 octobre 2022.

Cependant, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les sept États membres du Conseil de l’Arctique ne se sont jamais autant rencontrés et un dialogue d’une nouvelle teneur s’est mis en place. Aujourd’hui, la Russie est isolée, alors que les pays membres de l’OTAN font bloc, d’après Dr Charron.

« L’OTAN n’a jamais été aussi forte dans le passé. Je ne pense pas que la Russie s’y attendait, mais les sept États arctiques ne se sont jamais rencontrés aussi souvent, n’ont jamais engagé d’exercices arctiques aussi souvent. Il y a un dialogue vraiment constructif entre les alliés et c’est la plus grande force des (pays) de l’Ouest », conclut-elle.

 

Une collaboration des cinq médias francophones des trois territoires canadiens : les journaux L’Aquilon, L’Aurore boréale et Le Nunavoix, ainsi que les radios CFRT et Radio Taïga.