le Vendredi 3 février 2023
le Jeudi 13 octobre 2022 4:40 | mis à jour le 8 Décembre 2022 17:52 Société

Être femme ou être francophone, faut-il choisir?

Rachel Décoste (à gauche) est écrivaine, éducatrice et experte en politiques sociales. Nour Enayeh et Soukaina Boutiyeb sont respectivement les présidente et directrice générale de l'AFFC.  Photo : Maryne Dumaine.
Rachel Décoste (à gauche) est écrivaine, éducatrice et experte en politiques sociales. Nour Enayeh et Soukaina Boutiyeb sont respectivement les présidente et directrice générale de l'AFFC. Photo : Maryne Dumaine.
Les femmes francophones en situation minoritaire, au croisement de multiples discriminations, sont plus que jamais victimes de discours haineux. Grandes oubliées des luttes, elles doivent trop souvent renoncer à une partie de leur identité. Ce constat vaut également pour les personnes LGBTQIA+. Le 16 septembre, l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne a organisé un forum à Ottawa pour aborder ces défis.

 

Ce texte est suivi d’une capsule « Lecture simple ».

 

« Il est urgent d’ouvrir le dialogue sur les discriminations, fondées notamment sur le sexe et la langue, dont sont victimes les femmes francophones en situation minoritaire », lance Nour Enayeh, présidente de l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne (AFFC). Elle même immigrante, elle fait référence à ce qui s’appelle en sociologie l’intersectionnalité, une notion forgée par la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw en 1989. Selon ce concept, la domination est plurielle. L’intersectionnalité tente de mesurer l’impact de discriminations multiples – de sexe, de classe, de race, mais aussi de handicap ou d’orientation sexuelle – qui se croisent et parfois se renforcent.

On connaît les discriminations dont les femmes ou les personnes faisant partie de la communauté LGBTQIA+ sont victimes. On étudie celles qui visent les francophones en situation minoritaire. Mais qu’en est-il en particulier des femmes francophones en milieu minoritaire, ou encore des membres de la communauté LGBTQIA+ francophone hors Québec?

« Alors que les femmes francophones [en situation minoritaire] sont plus que jamais la cible de messages haineux et sexistes, on manque de recherches pour mieux comprendre leur réalité, savoir dans quelle mesure elles subissent plus de discriminations, et comment cela se manifeste », déplore Nour Enayeh, qui évoque également le faible nombre de données sur le profil des hommes, auteurs d’actes malveillants à l’encontre des femmes francophones.

Discrimination linguistique, « l’angle mort du régime juridique »

Pendant la pandémie de COVID-19, l’AFCC a reçu un colis contenant un message dans lequel son auteur s’en prenait violemment aux femmes francophones qui « coûtent trop cher au gouvernement fédéral ».

« Il suffit que les femmes prennent la parole publiquement pour faire l’objet de discours haineux en ligne de la part d’hommes, organisés au sein de communautés, désignées sous le nom de manosphère, explique Mélissa Blais, professeure associée au Département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais. Il s’agit d’un rappel à l’ordre : elles doivent rester en dehors de l’espace public et se soumettre aux dictats masculins. »

Cette manosphère fait partie de la grande nébuleuse du masculinisme, qui prétend que les luttes féministes auraient provoqué une crise de la masculinité. « Selon les adeptes de ce mouvement, les hommes auraient vu leur place chamboulée. Ils auraient perdu leur identité et leurs repères à cause du modèle alternatif de société défendu par les féministes », explique Mélissa Blais.

Ces masculinistes sont-ils également francophobes? Autrement dit, éprouvent-ils de l’animosité envers tout ce qui est lié au français au Canada, en particulier hors Québec? Mélissa Blais, qui mène actuellement une étude sur le sujet, n’est pas encore capable de le dire.

Seule certitude, aucune loi ne protège les Canadiennes des discriminations liées à la langue. Comme l’explique Anne Levesque, professeure adjointe à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, « c’est l’angle mort du régime juridique des droits de la personne ».

L’avocate regrette par ailleurs que les droits linguistiques ne soient pas analysés avec la lentille de l’intersectionnalité : « Les besoins spécifiques des femmes et la manière dont les politiques peuvent les affecter ne sont pas pris en compte. »

Les grandes oubliées des luttes

Anne Levesque montre du doigt le travail du Commissariat aux langues officielles qui « ignore l’expérience des femmes francophones ou de tout autre groupe marginalisé [en situation minoritaire] », en présumant l’homogénéité de la communauté linguistique. « C’est un point faible des rapports de l’institution : ils abordent uniquement des problèmes du point de vue des hommes blancs hétérosexuels sans handicap », souligne-t-elle.

« Le milieu francophone minoritaire s’est tellement concentré sur la défense des droits linguistiques qu’il a oublié toutes les autres communautés dans ses luttes. On accuse aujourd’hui un immense retard sur la situation des femmes et des personnes LGBTQIA+ », considère Zakary-Georges Gagné, responsable de la coordination de l’engagement francophone au sein du réseau pancanadien Enchanté, qui appuie les organismes œuvrant auprès des minorités sexuelles.

Identités plurielles meurtries

Aux yeux de la francophone, non binaire, trans féminine et Crie, le rôle déterminant qu’a joué la religion catholique dans la création et le développement des communautés francophones en milieu minoritaire contribue à ce retard. « C’est la croyance que l’homme doit prendre le pouvoir, assurer la représentation des siens à l’extérieur, et mener les batailles pour les droits », affirme Zakary-Georges Gagné.

Les femmes et les personnes appartenant à la communauté LGBTQIA+ sont contraintes de choisir entre leur identité de genre et leur identité linguistique. « On ne peut pas me demander de choisir entre être une femme et être francophone. Je suis les deux », s’agace Anne Levesque.

« Les jeunes générations finissent par se détourner de la francophonie et se tourner vers le milieu anglophone, plus inclusif sur les questions de genre », assure Zakary-Georges Gagné. La militante appelle les organismes communautaires en milieu minoritaire à « s’outiller et à s’éduquer sur les pratiques féministes et non blanches » pour éviter une hémorragie de sa jeunesse.

Intersectionnalité au Yukon

La directrice de l’organisme Les Essentielles, Laurence Rivard, était présente lors du forum de l’Alliance des femmes de la francophonie canadienne. « Je crois qu’au Yukon, comme dans le reste du Canada, on n’a pas nécessairement le réflexe de défendre nos enjeux francophones avec une lentille intersectionnelle », affirme la directrice de l’organisme porte-parole des femmes franco-yukonnaise et membre de l’AFFC. « C’est dommage parce qu’il y a un alliage naturel entre les luttes linguistiques et les luttes contre les inégalités de genre. »

Comme enjeu féministe et linguistique, Mme Rivard donne l’exemple intersectionnel de l’accès aux garderies.« Les garderies facilitent la participation des mères au monde du travail et à la vie communautaire. C’est aussi un enjeu linguistique, car les garderies francophones permettent de soutenir les parents dans leur souhait transmettre la langue française à leurs enfants. Si une mère francophone n’a pas accès à une garderie en français, ça signifie qu’elle est doublement discriminée : en tant que femme et en tant que francophone. »

Laurence Rivard va même plus loin dans son approche de l’intersectionnalité : « En fait, la plupart de nos enjeux linguistiques touchent des questions féministes parce qu’on vit principalement notre français dans les sphères les plus traditionnellement “féminines” de notre quotidien : soins, éducation et culture. [Ce sont d’ailleurs] tous des domaines sous-rémunérés et que le capitalisme considère comme secondaires », conclut-elle.

Ce texte a été régionalisé par l’Aurore boréale.

LECTURE SIMPLE

Intersectionnalité : c’est quoi ce nouveau mot?

 

Dans l’article long, on parle beaucoup d’intersectionnalité. Qu’est-ce que ça veut dire, vraiment?

Si on décompose le mot, on retrouve le mot « intersection », qui veut dire : un croisement de chemins.

Le mot intersectionnalité (parfois, on dira aussi intersectionnalisme), ça indique que certaines personnes ont plusieurs identités ou réalités, qui peuvent être chacune la cible de discrimination.

La discrimination, c’est quand on traite quelqu’un différemment parce que cette personne est différente du reste du groupe.

Dans cet article, on parle beaucoup d’intersectionnalité, car il parle des personnes qui subissent plusieurs sortes de discriminations.

Par exemple, une femme noire subit à la fois des injustices en raison de son statut de femme ET de son statut de personne noire. Elle n’est pas noire un jour et femme l’autre jour, mais elle n’aura pas toujours le même traitement qu’un homme noir ni qu’une femme blanche.

L’intersectionnalité fait référence à la manière dont les discriminations s’additionnent. Dans la réalité, nous avons tous et toutes plusieurs identités qui se croisent et qui font de nous ce que nous sommes.

Certaines de ces identités font que parfois des personnes ont moins d’avantages ou de privilèges. L’intersectionnalité, c’est reconnaître que ces désavantages s’ajoutent les uns aux autres.

Au Yukon, si tu parles français, tu es déjà minoritaire. Si tu es aussi une personne trans, alors tu es doublement minoritaire. Si tu es une personne trans, noire et qui parle français, tu es triplement minoritaire.

C’est ça, l’intersectionnalité. C’est quelque chose qui est de plus en plus étudié, pour tenter de diminuer les inégalités et d’offrir des services qui pensent aux réalités de tout le monde, et pas seulement aux besoins de la majorité.