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le Jeudi 13 octobre 2022 4:28 | mis à jour le 28 novembre 2022 11:59 Sports - Loisirs

Du lac Annie au lac Bennett : la traversée de Morgan Sapir

« J’étais si bien sous mon duvet, mais il fallait pourtant se lever pour continuer à marcher », se rappelle Morgan Sapir. Photo : Morgan Sapir.
« J’étais si bien sous mon duvet, mais il fallait pourtant se lever pour continuer à marcher », se rappelle Morgan Sapir. Photo : Morgan Sapir.

Morgan Sapir, originaire de Nice en France, est établi au territoire depuis maintenant cinq ans. Ébéniste et meneur de traîneaux à chiens, il s’est mis en tête de gravir tous les sommets d’une chaîne de montagnes que la population de Whitehorse a sous les yeux, mais que peu ont gravie auparavant. Récit d’aventures solitaires de celui qui se désigne comme Monsieur Tout-le-Monde.

« J’étais si bien sous mon duvet, mais il fallait pourtant se lever pour continuer à marcher », se rappelle Morgan Sapir. Photo : Morgan Sapir.

 

Située au nord de Carcross, la formation rocheuse porte officiellement le nom de Gray Ridge et ne possède aucun sentier pédestre outre les chemins tracés par les chèvres de montagne. La chaîne de montagnes comporte, entre autres, le mont Gillian et les montagnes Needle, Surprise, Pyramide et Gray. La population locale de la route du lac Annie la surnomme les « Seven Sisters » en l’honneur des sept sœurs d’un chercheur d’or américain qui, selon la légende, aurait été enterré en 1898 dans la région.

Une préparation de plusieurs mois

Sapir s’est préparé durant des mois grâce aux rares témoignages laissés par des internautes et aux conseils de guides d’aventures de profession qui font partie de son cercle social. Afin de bien visualiser son parcours, il est allé jusqu’à tracer une carte topographique à la main, qu’il a ensuite transférée sur un GPS satellite.

Cet équipement, acheté pour l’occasion, était aussi pour lui un moyen de communiquer avec ses contacts d’urgence en cas de besoin. Il a découvert plus tard que le réseau téléphonique au sommet des montagnes était en fait accessible, lui permettant ainsi de donner chaque soir des nouvelles à ses amis et même à sa mère, dans le sud de la France.

Ce n’était pas le premier voyage audacieux qu’entreprenait l’aventurier niçois, qui avait déjà sillonné plusieurs continents le sac sur le dos. C’était cependant sa première escapade « rude » en nature sauvage au Yukon, précise-t-il.

Au-delà de la marche : la grimpe

Traverser tous les sommets représente un trajet d’environ 55 kilomètres avec une élévation de l’ordre de 1 000 mètres, explique Morgan Sapir. Les plus grandes difficultés étaient la paroi escarpée dès le début du périple et l’absence de sentiers parmi les buissons.

« Dès que t’as monté Needle, t’as déjà plus d’énergie, donc tout le reste est que mental, en fait, parce que tu es déjà épuisé […] Comme son nom l’indique, c’est une aiguille. C’est pas [de la] marche, c’est [de l’]escalade. »

C’est ensuite la pluie, la neige, le brouillard, les grizzlys et les vents puissants qui l’attendaient sur les crêtes. Le randonneur avait initialement prévu de faire quatre jours de marche de huit heures, en ce mois de septembre 2022. Poussé par le désir de marcher toujours un peu plus loin, il a plutôt accompli son projet en trois journées de 12 heures.

La première nuit, son système d’alarme improvisé (une casserole sur une pile de roches précaires) l’a averti que ses réserves de nourriture allaient être pillées par un ours.

Le deuxième jour, il est tombé nez à nez avec un loup près d’une source d’eau.

Le troisième jour, une bourrasque l’a poussé en bas d’une pente rocheuse. L’accident lui a valu une côte fêlée. « Je m’étais dit avant de partir : s’il se passe quelque chose, il vaut mieux abandonner et revenir plus tard. Ça ne vaut pas la peine d’y perdre la vie, elle vaut plus que ça. » Heureusement pour lui, la blessure n’était que superficielle et il a pu tout de même poursuivre son ascension.

Le lac Annie – dernière étape de son périple – était déchaîné ce jour-là. Il a décidé cependant de continuer et d’embarquer dans le canot qu’il avait préalablement caché dans les fourrés, le jour avant son départ. Contrairement à ses premières traversées d’entraînement, sur une eau calme quelques jours plus tôt, les vagues étaient alors si hautes qu’elles remplissaient son canot. « Je pagayais et je me hurlais dessus pour me donner du courage. Mes deux amis qui m’attendaient sur l’autre rive se demandaient sur qui je criais comme ça », décrit-il.

En versant une larme de joie, le visage enfoui dans le sable sur l’autre berge, il s’est félicité d’être encore en vie, d’avoir réussi son défi et d’être finalement arrivé. « Pour certains, ce n’est pas un exploit, mais pour moi, ça l’était vraiment […] Je suis une personne normale, une personne de tous les jours. Je travaille, je bois du café […] Je fais pas mon footing le matin […] Mais en fait, je me suis rendu compte que c’est seulement quand tu es dans l’action que tu te rends compte de quoi tu es capable. »

Après deux jours de repos avec son chat à la maison, Morgan Sapir est retourné au travail sur les chantiers de construction. Sa côte fêlée se porte mieux aujourd’hui, rassure-t-il, avec un grand sourire.