le Dimanche 4 Décembre 2022
le Jeudi 29 septembre 2022 5:01 Divers

Le mot qui tue

Pour écouter l’article, lu par Patricia Brennan :

https://soundcloud.com/lauroreboreale/le-mot-qui-tue-lu-par-patricia-brennan?utm_source=clipboard&utm_medium=text&utm_campaign=social_sharing

 

Laurence Landry

Dès que je suis entrée dans mon programme de littérature, j’ai entendu beaucoup de choses à ce sujet. Des commentaires, ici et là.

« Ça va te servir à quoi? »

« Ça fait quoi ça, dans la vie, concrètement? »

« Ben voyons! c’est des affaires de pelleteux de nuages. »

Une belle brochette de joyeusetés turbo positives. Si je peux être honnête avec vous, cela ne m’a pas fait grand-chose. Je sais que les bienfaits de la littérature ne sont pas aussi apparents que ceux de la médecine ou du droit, mais ils sont tout aussi importants.

« Les mots, ça sert à rien. »

Celui-là, il ne m’est jamais sorti de la tête. Si elle n’est pas exprimée de manière ouverte, cette disposition se retrouve dans des expressions du style « grand parleur, petit faiseur ». Comme si le fait de parler est inférieur à celui d’agir. Bien entendu, dans un monde comme le nôtre où la valeur d’un être humain se calcule par sa productivité, une expression du genre est logique. Souhaitable même. Mais je digresse.

J’aimerais laisser tomber la littérature pour un moment et vous jaser d’un sujet qui me tient à cœur, surtout en ce temps de rentrée scolaire : l’intimidation. Aussi connue sous le nom de harcèlement scolaire, cette niaiserie est une épidémie dans les écoles, et ce, depuis des dizaines d’années.

 

Selon Éducaloi, un organisme de vulgarisation juridique québécois, l’intimidation se définit ainsi : « Ce sont des paroles, des gestes, des images ou des comportements qui blessent, humilient, excluent socialement une personne ou qui ont pour effet de faire perdre l’estime de soi. Elle survient généralement lorsqu’il y a un rapport de force entre un agresseur et une victime. »

Je me souviens que, dans un cours d’histoire, le professeur nous avait parlé de différents types de tortures. L’un d’entre eux étant celui de la goutte d’eau que l’on fait couler au même endroit sur le corps humain pendant des heures. Il expliquait que si la goutte ne causait aucun problème sur le moment, elle faisait l’effet d’un coup de marteau après six heures de traitement. Plus le temps passe, plus la goutte apparaît comme étant insupportablement douloureuse.

L’intimidation, c’est exactement la même chose : un même mot ou un même comportement qui peut sembler anodin sur le coup, mais produire des effets dévastateurs au fil des mois. Du moins, c’est mon expérience de la chose. J’en ai vécu pendant près de six ans. Avec mon poids, ma timidité, mon habitude à lever la main en classe pour répondre un peu trop souvent, je suis apparue comme la cible parfaite pour une bande de gamines mal dans leur peau.

Je me suis mise à détester des mots comme « grosse », « intelligente », « truie » ou « école ». Pour moi, ils signifiaient l’angoisse, la terreur et l’insomnie. Je ne voulais pas aller dormir parce que je savais que je devais me réveiller le lendemain pour aller à l’école. J’entrerais en classe et je sentirais sur moi le regard dédaigneux de cette même bande de gamines. J’avais l’impression d’être un virus dans un ordinateur bien ordonné, une faille dans le roulement bien structuré de l’existence, un rat rempli de puces. Une personne indigne d’amour ou de vie.

Les mots m’ont transformée en une adolescente terrifiée par les situations sociales avec une estime personnelle non existante. Avec le temps, j’ai eu la chance de rencontrer des gens et de participer à des activités qui m’ont aidée à retrouver ma force et à surmonter mes peurs. J’ai vu beaucoup de compassion, de fermeté et d’honnêteté. J’ai eu la chance de vivre là où plusieurs autres sont morts de désespoir ou de haine pour eux-mêmes. Dès que j’entends parler d’un ou d’une  élève de treize ans s’étant enlevé la vie à la suite d’intimidation, mon cœur se sert parce que je sais ça aurait pu être moi.

C’est pourquoi j’en parle aujourd’hui. Vos mots ont un impact sur la vie des gens qui vous entourent. Il est bien plus grand que vous ne pourrez jamais l’imaginer. Je ne vous dis pas de ne jamais parler ou de ne jamais émettre de jugement, mais de le faire avec un esprit de compassion.

Vous ne pouvez pas tout voir d’une personne et la condamner si vite. Je ne m’adresse pas qu’aux jeunes. Les adultes aussi intimident, et parfois c’est encore plus dévastateur. Si vous subissez de l’intimidation, c’est important d’en parler. Il faut que vous en parliez. Votre vie à une valeur exceptionnelle et l’espoir d’un lendemain meilleur n’est pas utopique.