le Dimanche 5 février 2023
le Jeudi 24 mars 2022 5:00 | mis à jour le 28 novembre 2022 13:48 Divers

Voici les nouvelles

Connaissez-vous Edith Josie? Elle faisait partie de la communauté d’Old Crow. À partir du début des années soixante, elle a commencé à raconter la vie quotidienne du village pour le Whitehorse Daily Star.

Ne s’enfargeant pas dans des règles grammaticales parfois un peu confondantes, elle écrivait dans un style oral ce qui, venant des Gwitchins d’Old Crow, donnait tout un style des plus uniques, je peux vous l’assurer.

Pour certains puristes, cette modestie sans flafla a certainement dû être des plus rebutantes. Qu’à cela ne tienne, raconter un mode de vie ignoré par la majeure partie des habitants de ce continent a eu quand même le don d’attirer l’attention des plus grands.

En effet, très tôt, des quotidiens d’Edmonton, de Toronto et d’Alaska commencèrent à publier ses chroniques. Un jour, une journaliste de Life Magazine prit l’avion jusqu’au village pour faire un reportage sur elle.

Après, ses écrits furent traduits dans plusieurs langues. Elle reçut maintes décorations, dont l’ordre du Canada. Elle est décédée en 2010. Vous pouvez voir sa statue au coin de la Main et de la 4e Avenue à Whitehorse.

C’est au contact d’Old Crow que j’ai appris son existence. Un jour, à la librairie sur la Main, j’ai vu une transcription de ses écrits réunis dans un livre. Après l’avoir acheté et lu, je peux affirmer que c’est entièrement elle qui m’a inspiré à commencer à écrire pour le journal. Voilà. Je suis bien content de vous avoir parlé d’elle pour la faire connaître.

Mais c’est aussi pour dire que comme j’ai recommencé à faire la route d’hiver vers ce village, je me suis dit que je devrais peut-être m’en inspirer pour raconter avec le plus de simplicité possible cette expérience abracadabrante.

La chronique d’Edith Josie s’intitulait « Here are the news ». En son honneur, j’ai traduit ce titre pour mes rapports de voyage : « Voici les nouvelles ».

Comme je l’avais dit dans mon précédent article, notre départ de Whitehorse avait été retardé parce qu’apparemment, selon le texto de mon patron, la rivière Crow avait passé par-dessus la rivière Porcupine à leur jonction, ce qui se trouve être devant l’entrée du village. Ça bloquait notre passage.

C’est bien beau tout ça, mais il avait omis de dire que le premier camion de ce premier convoi, en essayant de passer par-dessus ce problème en passant par-dessus cette eau, a plutôt passé au travers de la glace. « Seulement la première couche », que le chauffeur m’a dit plus tard. Ben oui. Comme tout le monde le sait, quand il y a une rivière qui passe par-dessus une autre, une couche de glace supérieure se forme. Pas certain que le chauffeur la savait, celle-là.

Il m’a dit que sa vraie frousse est venue quand le bulldozer qu’il a utilisé pour déprendre son camion a passé à travers la glace, lui aussi. Enfin, tout s’est terminé sans plus de dégâts. Ils ont pris trois jours pour contourner le problème en faisant un pont de glace plus en amont sur la rivière Crow. À date, ça semble tenir le coup.

Nous sommes donc partis de Whitehorse le lendemain, direction Eagle Plains. Nous y sommes arrivés vers dix heures du soir. Tôt le lendemain matin, après avoir enfilé nos chaînes sur les roues, fait le plein jusqu’au bouchon, et avoir sécurisé nos cargaisons une dernière fois, nous nous sommes alignés pour l’embouchure de ladite route d’hiver, tout près d’Eagle Plains.

Notre convoi était constitué de six camions avec cargaison, un autre camion transportant un bulldozer, pour les « au cas où », et en tête de fil, un pick-up faisant office d’escorte pour d’autres « au cas où ».

Au début, dans les deux premières heures, les choses s’alignaient plutôt bien. Nous arrivions à atteindre les vingt-cinq kilomètres par heure sans trop nous faire bardasser. Malheureusement, ça n’a pas duré.

Rendus à la première traverse de la rivière Porcupine à cent kilomètres en amont, les conditions s’étaient grandement détériorées. La trop mince couche de neige durcie par l’eau n’avait pas résisté au poids des camions du convoi nous ayant précédés. Ce n’était que trous et bosses. C’est là que la misère a commencé.

On revolait de tous les bords, tous les côtés. On avait beau rouler en dessous de dix kilomètres par heure, on se tapait quand même la tête au plafond ou contre la vitre de la porte. C’est à peu près à ce moment-là qu’un gars commence à se demander pourquoi il est venu se fourrer dans cette galère-là… encore! C’est aussi dans ces moments qu’il faut commencer à philosopher. Il est important de se dire que plus on se plaindra, plus le temps ralentira et plus le calvaire s’allongera. C’est mathématique. Le plus dur et le plus important c’est la première figure de l’équation : pas se plaindre.

Enfin. Après dix-sept heures et dix mille trous et bosses, nous nous sommes cantés vers trois heures du matin pour quelques heures.

Le lendemain, après un autre six heures de brassage, nous sommes finalement arrivés au village. Là, pas de temps à perdre. Il fallait au plus sacrant « déstrapper » et enlever les chaînes retenant les cargaisons.

Même s’il ne faisait que moins huit degrés, un petit vent pinçait les joues et le bout du nez.

Entretemps, un pick-up blanc passa et s’arrêta net quand le conducteur et les passagers m’aperçurent. C’était Norman Linklater, sa femme Dana et son père. J’étais fier de les voir. Et comme c’est leur coutume, ils partirent et revinrent quelque temps plus tard avec un plat cuisiné composé d’orignal et de riz. C’était délicieux.

Plus tard, ce fut l’oncle Jimmy qui a retonti avec du pâté chinois, à l’orignal lui aussi. La rumeur selon laquelle le caribou n’aurait pas migré vers cette contrée cette année serait donc vraie.

Durant les deux heures que nous nous sommes trouvés là, pratiquement tous les Ski doos qui sont passés se sont arrêtés pour me saluer. Qu’il faisait bon après ces deux années d’isolement de retrouver tous ces gens que j’aime tant.

Mais comme on n’était pas là pour s’amuser, il a bien fallu repartir, si on voulait revenir.

Et après un autre brassage de cage, une autre courte nuit à dormir dans la maigrichonne forêt arctique, nous sommes finalement arrivés à Eagle Plains en fin de journée.

Le lendemain matin, je dus repartir pour Whitehorse afin d’aller chercher mon prochain voyage.

Là encore, j’aurais bien des choses à raconter, mais comme je n’ai plus de place dans ma colonne, ce sera pour la prochaine parution.