le Lundi 30 janvier 2023
le Jeudi 24 février 2022 5:57 | mis à jour le 28 novembre 2022 14:08 Divers

Peste soit des vieilles barbes!

Photo : Pixabay.
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La vie est pleine de clichés, d’étiquettes et d’idées rassurantes qui manquent un peu de nuance, et qui permettent aux êtres humains d’identifier les mouvements du monde qui les entourent. C’est comme les beignes : on en retrouve partout, peu importe le pays ou la culture.

Parfois, ça fait du bien de démonter les clichés à coups de pompe à vélo. L’esprit, détaché de vieux plis parfois malsains, peut s’envoler comme l’albatros de Baudelaire.

C’est pour cette raison que je suis là. Je veux secouer les idées reçues par rapport à la littérature. Je suis une ardente défenseure de la langue française, mais je veux dépasser les éternels débats sur les anglicismes pour vous parler de trucs surprenants qui vous feront dire : « Ah ben, baratte à beurre! »

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai très longtemps vu la poésie comme une chose aussi intéressante que de la peinture qui sèche sur un mur; et les poètes, comme de vieux monsieurs barbus qui s’étouffent dans la poussière de centaines d’années de règles en parlant de fleurs et d’amour. Et pourtant, Dieu sait que beaucoup d’entre eux sont bien loin du vieux grognon portant une barbe à la Gandalf.

Si je vous dis « poètes maudits », qu’est-ce qui vous vient en tête?

On pourrait penser à un énième Merlin l’Enchanteur dans sa tour, condamné à faire des rimes sous la surveillance d’un dragon, ou bien à un pauvre compositeur désespéré face à un cas de page blanche aiguë.

L’expression nous vient de Paul Verlaine, un homme de lettres français qui, en 1888, a écrit un essai en hommage aux poètes parnassiens. Le Parnasse, c’est une petite révolution littéraire répondant aux courants romantiques secouant l’Europe à cette époque. L’art n’a plus besoin d’être utile ou d’élever les âmes : il est le chantre de la beauté, il est le porte-étendard des émotions sous toutes leurs coutures, comme l’amour et l’amitié, mais aussi la colère, la tristesse, l’amertume et même l’ennui.

Le poète maudit est souvent un solitaire à tendance misanthrope vivant selon ses propres règles. Il fait appel à des substances parfois illégales, court le jupon et commet toutes sortes de méfaits en réaction contre une société qui s’acharne contre lui.

En reprenant notre ami Verlaine, on peut mentionner son alcoolisme, ses crises de violence, le temps passé en prison. Ses poèmes varient entre des odes à l’amour osées et des questionnements profonds sur l’identité avec des accès de colère.

Charles Baudelaire représente l’archétype à un niveau intense : criblé de dettes, il vivait de dandysme et d’absinthe dans les bras de Jeanne Duval. Il a écrit Les Fleurs du mal en 1857, un recueil de poèmes valsant entre la monotonie, la sensualité et le rejet d’un monde dans lequel il se sent étranger. Ses mots ont choqué jusqu’au procureur Ernest Pinard, qui lui exige une amende de trois cents francs pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ».

Depuis, le personnage du poète maudit erre dans les couloirs de la littérature pour aller se retrouver dans d’autres langues et d’autres pays. Je pense surtout à Lord Byron, Edgar Allan Poe ou Ilarie Voronca, fer de lance de la poésie d’avant-garde roumaine.

On en retrouve près de nous au Canada sous la forme d’Émile Nelligan, l’un de mes préférés. Âme torturée qui finit ses jours en asile, son génie ne sera reconnu que tardivement, une autre caractéristique du poète maudit. Il s’inspire, entre autres, de la rigueur de l’hiver canadien pour traduire son mal-être. Son univers, où les rimes bâtissent un univers onirique et scintillant d’or, est teinté par la grisaille de ses amours déchues. On est loin des jardins bien arrangés de Sully Prudhomme.

Ce que j’apprécie le plus chez ces spécimens étranges, ces ovnis du contre-courant, c’est leur tendance à sublimer la souffrance dans son élévation. Comme si leur manière d’affronter la misère consiste à y faire face directement, à la vivre avec intensité. L’effet de catharsis se ressent, même au-delà des pages et de l’encre. Ce sont des êtres humains qui se retrouvent devant moi, et non pas de vieux sages poussiéreux.

Si je pouvais rajouter des noms à la liste, j’y mettrais Dédé (André) Fortin et Kurt Cobain.

Et vous?